Viii- Les démiurges de l'humanité

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1 - Les guerriers de la vérité

Votre génération est appelée à élever la science politique à une réflexion anthropologique sur les conditions de survie des civilisations, donc à peser les armes qui donnent à l'histoire du monde le destin de la raison pour fondement. Mais, dans mes lettres précédentes, je vous avais dûment avertis de ce qu'un centième seulement de l'humanité se demande vraiment si une proposition est vraie ou fausse ; et je vous adjurais de vous informer des causes d'un comportement aussi répandu de l'étrange espèce à laquelle vous appartenez encore. Si vous deviez ignorer, vous disais-je, les raisons pour lesquelles vos parents vous ont enseigné dès le berceau l'art et la science de ne jamais vous poser une question aussi indécente à leurs yeux, comment conquerriez-vous un regard surplombant sur le simianthrope, alors que votre siècle vous condamne à construire le télescope qui vous permettra d'observer vos congénères de l'extérieur ?

Il est donc nécessaire à votre initiation aux enjeux planétaires de la politique que vous examiniez les ressorts les plus cachés qui interdisent secrètement la découverte de la vérité aux fuyards de la zoologie. Il s'agit de mécanismes psycho cérébraux si bien exercés à réfuter la vérité à l'aide d'arguments erronés qu'ils ne peuvent être connus que par le scannage de l'encéphale bipolaire du simianthrope. Mais vous pensez bien que si la victoire du faux sur le vrai n'était pas inscrite dans un processus connaturel à la nature de cet animal, l'anthropologie scientifique n'aurait pas de fondements psychobiologiques et que cette discipline en serait rendue vaine par définition. Mais le biologique simiohumain se trouve présocialisé, donc agencé de telle sorte que l'animalité propre à cette espèce ressortit aux sécrétions qui transportent des cerveaux collectifs dans des mondes imaginaires. Comment de tels organes ont-ils pu s'armer de la faculté extraordinaire de réfuter la vérité au nom des songes dont le groupe s'est fait son armure ? Parce que l'erreur se révélant partagée par nature, la conquête de la vérité résulte toujours et nécessairement d'une prouesse isolée, ce qui la rend non seulement périlleuse pour ses malheureux détenteurs, mais quelquefois mortelle, puisque le faux mettra toujours la force de son côté.

Il vous faut donc découvrir la logique interne qui arme le faux massif et qui fournit à la tribu les panoplies cérébrales que forgent les rêves unanimement reçus pour vrais. Vous êtes donc des guerriers auxquels il appartient de tirer de leur fourreau les glaives qui vous permettront de frapper l'erreur d'estoc et de taille. Mais on ne croise pas le fer avec la horde au front bas à l'attaquer de front et à visage découvert, mais seulement à ruser avec elle et à en contourner astucieusement les bastions. Si l'intelligence est solitaire, sa stratégie l'est aussi. Votre siècle vous appelle donc à rédiger le premier traité de la raison politique qui ait jamais été conçu à l'usage des escrimeurs, parce qu'il n'était pas encore arrivé qu'une élite cérébrale fût informée de son appartenance à une espèce dont l'encéphale de ses meilleurs duellistes évolue non point péniblement et seulement de millénaire en millénaire sur le pré de l'histoire, mais d'un siècle à l'autre. Apprenez donc que les armes de l'erreur peuvent aussi bien se démonétiser de manière accélérée et quasi d'une génération à la suivante que se durcir et se changer en un granit à défier le temps.

Les anciennes machines à hâter l'évolution du cerveau simiohumain s'appelaient des traités de la méthode. Ils se sont révélés d'un bon usage d'Aristote à Descartes. Mais aujourd'hui, il ne s'agit plus de rappeler les préceptes de la logique du simianthrope, mais de découvrir pourquoi il se veut majoritairement illogique.

2 - L'angoisse originelle du simianthrope et le refoulement de la vérité

Prenez la proposition : "L'homme du Moyen Age ne se projetait pas encore dans l'histoire, mais dans le ciel du christianisme de l'époque. L'angoisse originelle à laquelle son espèce de raison se trouvait livrée appelait le remède de la fascination. Celle-ci s'exerçait sur son encéphale par la médiation de royaumes tenus pour guérisseurs. Un animal livré sans défense à des rêveries tour à tour enivrantes et terrifiantes, mais quelquefois emmêlées au point de tendre à cette espèce désarmée de naissance le filtre de l'épouvante et de la félicité confondues, un tel animal, dis-je, était l'otage de son cerveau enchaîné à des mondes oniriques. C'est pourquoi il disait : " La crainte des dieux est le commencement de la sagesse. "

Si vous dites cela, vous aurez quelques chances de vous faire entendre d'une fraction non négligeable des élites de votre temps, mais pour le seul motif que vous êtes nés cinq siècles après Erasme, que trois siècles vous séparent du Candide de Voltaire, un siècle et demi de Darwin et quelque quatre-vingts ans de L'Avenir d'une illusion de Sigmund Freud. Mais si vous dites maintenant : "Les Pygmées, les Trobriandais et les Hottentots ne se projettent pas encore dans l'histoire", vous entendrez des serpents siffler sur vos têtes, des épées vous éblouir de l'éclat de leur acier et le bruit des poignards tirés de leurs gaines chatouiller vos oreilles, parce que le sacré se déplace : ce sont les cultures qui brandissent maintenant les foudres de l'autel sur lequel le cerveau simiohumain immole la bête du sacrifice qui s'appelle l'intelligence et dont la chair et le sang le guérissent de sa peur. Le simianthrope est un animal commerçant. Son trafic avec le ciel est fondé sur des offrandes appétissantes. Vous vivez dans un siècle qui a fait passer les sacrilèges sur le marché du tribal. Comment connaîtriez-vous jamais les armes dont l'erreur s'est armée à partir des quelque cent mille ans à peine que votre espèce se projette dans des mondes imaginaires si vous ne découvriez les secrets du sacré qui pilotent l'encéphale simiohumain encore de nos jours et qui l'immunisent contre le blasphème de dire la vérité? Afin de répondre à votre vocation de combattants de l'intelligence, il vous faut devenir les Alexandre d'une politique initiée à l'art et à la science de donner l'assaut aux forteresses psychobiologiques du faux.

3 - La civilisation chrétienne et le meurtre de l'autel

Le don d'Homère à la littérature mondiale ne vaut-il pas une Iphigénie de plus ou de moins ? Quelle brillante civilisation que celle des guerriers de l'idole! En quoi la vérité serait-elle tout subitement devenue plus désirable que le mensonge? Celui-ci n'est-il pas plus utile que le vrai ? Toute l'histoire de l'humanité ne le démontre-t-elle pas comme à plaisir? C'est ici qu'il vous faut vous poser une question décisive : les civilisations seraient-elles le moteur de l'histoire profonde du monde ? Dans ce cas, pourraient-elles tout aussi bien se bâtir sur le culte du faux ? Prenez l'exemple des sociétés fondées sur la trucidation des simianthropes les plus précieux et les mieux choisis sur les autels que cet animal dressait à la gloire de ses dieux. Vous savez que l'Iliade chante le sacrifice d'Iphigénie à Eole, lequel était bien nécessaire pour que ce dieu consentît à souffler à pleins poumons dans les voiles de la flotte des Achéens en partance pour Ilion. Rien de plus politique que le secours du vent au roi Ménélas.

Et pourtant, voici, ô sacrilège, qu'un devin avaricieux vous substitue en catimini un agneau à Isaac sur l'offertoire sacré de Jahvé. Mal lui en a pris : le meurtre pieux de l'autel s'est poursuivi sur la terre entière, et notamment en Gaule. La sainteté de ces dévotions n'a été officiellement condamnée à Rome que sous l'empereur Claude. Mais si vous dites que le christianisme a recouvré le sacrifice simiohumain ; si vous dites que la présence dite réelle de la chair et du sang du Christ sur l'autel romain a réhabilité en cachette le sacrifice d'Iphigénie, comment comprendriez-vous ce que vous dites et comment trouveriez-vous les arguments nécessaire à la défense de cette vérité si vous n'avez pas la connaissance anthropologique de votre espèce qui seule vous permettrait de lui poser la question de l'utilité politique de ses assassinats sacrés, si vous n'avez pas de simianthropologie qui vous permettarait de comprendre la politique d'un animal dont l'encéphale dichotomisé réclame la fusion de l'encens avec le sang, si vous n'avez pas de connaissance de la psychogénétique qui commande l'alliance de la piété avec l'assassinat chez les semi évadés de la zoologie, si vous n'avez pas la science de l'évolution de l'encéphale de ce meurtrier qui vous permettrait de répondre à la question de savoir si l'avenir de la civilisation mondiale commande les retrouvailles de la politique avec le sang des autels ou si une stratégie de l'intelligence véritable du simianthrope serait capable de radiographier la boîte osseuse d'une espèce née du meurtre d'Iphigénie et qui s'ingénie depuis deux mille ans à retrouver le devin Calchas au plus secret du christianisme ?

Mais pour répondre à cette interrogation, voyez comme il est nécessaire que vous perciez les secrets psychobiologiques de la réfutation de la vérité par le cerveau collectif du simianthrope ! Car si le faux se laisse partout applaudir et si la vérité se fait si difficilement reconnaître; si le simianthrope imprudemment placé en première ligne sur le front de la pensée se trouve condamné à ruser avec l'encéphale de son espèce, parce qu'il ne parvient à introduire le vrai dans la place qu'avec des ruses de Sioux, comment son assaut réussirait-il s'il ignorait le mécanisme psychogénétique qui fournit au faux ses arguments ?

4 - Le ver de l'assassinat dans le fruit du salut

Revenons au scandale de déclarer que le simianthrope du Moyen-Age ne se projetait pas encore dans l'avenir de son histoire, mais dans l'avenir de son âme après sa mort. Vous remarquerez que l'argumenteur chargé de démontrer le faux évident n'a pas pour adversaire un examinateur réel de la question posée, mais seulement un devin spécialisé et longuement exercé à projeter la logique qui commande le cerveau collectif du simianthrope local sur la proposition qu'il conviendrait de peser, ce qui signifie que la question sera placée sur les plateaux d'une balance dont le fléau répondra seulement à la question de savoir si l'interrogation entre dans la nasse des réponses formulées d'avance et qu'on appelle une orthodoxie. Le code du vrai reçu par le cerveau collectif de l'endroit sera-t-il offensé ?

Si vous dites que le sacrifice sanglant des chrétiens reconstitue subrepticement le meurtre que l'autel anté-abrahamique jugeait payant; si vous dites qu'il s'agit d'une forme habilement masquée, mais combien reconnaissable du sacrifice d'Iphigénie auquel Isaac n'avait échappé que de justesse, si vous dites que la cogitation théologique, donc la sanctification officielle inconsciemment chargée d'occulter tout en la proclamant la présence du cadavre d'une victime hautement rémunératrice sur l'offertoire - mais rendue invisible par la pudeur ou la honte des échangistes, la question de la nature d'un sacrifice aussi saint que profitable et de son escamotage en catimini ne sera pas examinée, mais rejetée au titre d'un terrible sacrilège. Vous ne pourrez donc devenir des guerriers des vérités civilisatrices du XXIe siècle, donc examiner le ver de l'assassinat dans le fruit du salut que si vous conquérez le recul profanateur qui seul vous permettra d'observer de l'extérieur l'espèce des Caïn de la grâce à laquelle vous appartenez de naissance. Vous devrez donc rechercher des congénères au crâne légèrement déboîté de celui du simianthrope et dont le capital psychogénétique originel se sera fissuré. Or, ces spécimens du simianthrope existent et se multiplient si bien sur toute la surface du globe que vous serez appelés à vous interroger sur le train accéléré ou l'allure de croisière que la rotation de la terre impose à l'évolution de la conque cérébrale de votre espèce.

5 - La maïeutique de l'absence

Quatre siècles après Homère, l'auteur de l'Anabase racontait que les Grecs de l'expédition des Dix mille avaient encore offert à Eole un sacrifice réduit à des animaux de boucherie. Quatre siècles encore, et Pline le Jeune écrit à Trajan que les Immortels préfèrent la sainteté de leurs adorateurs à leurs cadeaux sanguinolents. Puis, au XVIe siècle, Calvin se risque à abolir purement et simplement le sacrifice de mort des chrétiens, donc le dogme de la présence de la victime en chair et en os sur un autel redevenu malodorant. Lisez dans le Nouveau petit Larousse illustré, publié en 1924, révisé en 1935 et mis à jour d'année en année depuis lors, la notice consacrée à Jean Calvin : " Le système religieux de Calvin (1509-1564) ou calvinisme, se distingue des autres doctrines protestantes par l'origine démocratique qu'il attribue à l'autorité religieuse, par la suppression complète des cérémonies, par la négation absolue de la tradition, par le dogme de la prédestination, par la réduction des sacrements au baptême et à la Cène. "

Pourquoi la République ne dit-elle pas l'essentiel, la suppression du dogme de la présence réelle, donc du meurtre de l'autel? Si vous ouvrez le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de M.- N. Bouillet édité en 1842 et constamment réédité malgré la persécution de Rome, vous y lirez que Calvin a rejeté le dogme de la présence réelle. Or, ce dictionnaire, "apprécié de la manière la plus favorable, dès son apparition, par les organes de presse les plus accrédités, autorisé par le Conseil de l'Université pour l'usage des écoles de tous les degrés, lycées, collèges, écoles normales, écoles supérieures, recommandé par le Ministère de l'Instruction publique pour être placé dans toutes les salles d'études, n'a pas été moins bien accueilli du public, comme l'attestent les éditions successives qu'il a fallu en publier d'année en année." Pourquoi ce sujet est-il devenu tabou, alors que Bouillet avait été traduit en espagnol (Madrid 1846) et en italien (Turin 1855)?

Si vous demandez aux anthropologues d'aujourd'hui pourquoi cette doctrine a jeté le simianthrope dans un si grand désarroi politique, il ne vous reste plus qu'à vous interroger sur le capital psychobiologique qui fait osciller cette espèce entre ses meurtres et ses prières, il ne vous reste plus qu'à féconder la postérité de Darwin et de Freud, il ne vous reste plus qu'à inventer la balance à peser la cervelle des saints tueurs. Parmi les déboîtés de l'encéphale collectif que vous aurez à consulter, je vous conseille d'attribuer la médaille d'or à un certain Isaïe, puis à Job et enfin à Ezéchiel, parce que ces spécimens extraordinaire ont inspiré les quelques apprentis de la plume qui ont tenté de mettre le simianthrope en scène sur les planches du théâtre où il se joue la tragédie de sa vie et de sa mort.

Certes, il sera long, le chemin qui vous conduira à porter un regard de l'extérieur sur une espèce qui a forgé son encéphale à l'école de ses autels : car il vous faudra apprendre à peser la subjectivité enrubannée des distanciations et des surplombs illusoires - ils ne seront adoubés et fleuris que par des leurres nouveaux. Mais chaque fois que se dessinera la silhouette de l'interlocuteur étranger que vous croirez être devenus à vous-mêmes, vous vous trouverez placés au-delà de votre effigie, sinon comment en verriez-vous les contours ? Bon voyage vers l'interlocuteur absent qui vous attend.

Qui est-il ? Vous attend-il de pied ferme ? Nenni. Un trappiste - cet ordre monastique se lève à trois heures du matin pour prier - disait que c'était un dur travail de faire exister Dieu. Comment se fait-il que les moines croient en l'existence d'une divinité dont ils reconnaissent qu'ils se la forgent à l'école de leurs prières ? Et pourtant, les guerriers de l'intelligence sont les anachorètes chargés de faire exister l'humanité. Décidément, l'absent avec lequel vous avez rendez-vous, vous en serez l'accoucheur : Socrate appelait cette démiurgie la philosophie.

Le 19 novembre 2007

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