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Assignats ?

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Faudra-t-il que nous subissions un effondrement du système financier pour enfin oser reprendre le contrôle de cet outil indispensable aux sociétés qu’est la monnaie ?

Philippe Barbrel, ContreInfo, 24 novembre 2007

La monnaie est une étrange matière première.

Indispensable aux échanges humains, véritable sang primordial qui irrigue et rend possible la société et son régime régulé d’échanges, elle est aussi l’inscription de la loi d’airain des rapport de forces du moment.

L’argent a plusieurs fonctions. Il sert d’équivalent abstrait à toute valeur et permet de faire son marché sans transporter des kilos d’objets à échanger.

Mais cette capacité d’abstraction lui confére également le rôle d’une mise en réserve, d’un stockage à travers l’espace et le temps d’une valeur d’échange dont la réalisation sera différée.

A une condition : que la valeur du substitut monétaire soit préservée.

Ainsi vont deux mondes, deux conceptions, deux usages : celui de l’échange et de sa fluidité dans la réciprocité immédiate forcément variante, et celui du hors temps amassant l’équivalent abstrait du travail humain et des richesses produites, et désirant figer son image monétaire.

Nul besoin d’être économiste, sociologue ou historien pour imaginer, de ces deux conceptions, de ces deux visées, laquelle est dominante.

Ce sont les pouvoirs qui déterminent la nature de la relation avec ce bien commun nécessaire qu’est la monnaie.

Création de l’inventivité humaine, son usage, sa disponibilité sont le résultat d’un consensus - dans le meilleur des cas - mais plus souvent la traduction du rapport de force qui prévaut à un moment donné.

Keynes, le premier, avait osé désacraliser cette icone, en la réduisant à sa fonction d’usage. Il en manque ? Qu’à cela ne tienne, imprimons en !

L’afflux de sang dans le corps social avait alors permis de relancer l’échange, de donner aux énergies en deshérance l’occasion de s’exprimer en monétisant la demande.

Ce qui importait, c’était de faire circuler largement cet équivalent fongible de la richesse - c’est à dire du travail des hommes - et d’éviter la thésaurisation stérilisatrice privant la société de cette influx. Il fallait « euthanasier le rentier » disait-il.

Avec la révolution conservatrice des années 1980, la donne change. Le monétarisme - comme son nom l’indique - fait de la neutralité monétaire la vertu cardinale des politiques macro économiques.

Cette thèse, prenant le contre pied de Keynes, affirme que l’injection de monnaie dans l’économie n’est qu’une illusion de richesse et que l’accroissement de la masse monétaire équivaut simplement à une diminution de sa valeur nominale - en d’autres termes, une inflation, c’est à dire un appauvrissement.

Pourquoi pas ?

Mais l’ardente obligation de la lutte contre l’inflation a servi depuis lors d’excuse et de justification à des politiques qui sous prétexte d’orthodoxie raisonnable ont renforcé les puissances du jour.

Les rentiers, loin d’être euthanasiés, ont pris le pouvoir avec la bénediction de Reagan et Thatcher. La dîme exigée par le capital, grand gagnant de la pression accrue sur les salaires, coupables d’inflation par nature, s’est accrue sans cesse.

Les banquiers centraux, adeptes de ce nouvel évangile, ont mis en oeuvre ces tables de la loi avec la ferveur fébrile des nouveaux convertis. L’historique des taux de la Fed sous la gouvernance de Paul Volker rappelle à quel point l’évidence de la lutte anti-inflationniste, admise aujourd’hui comme indépassable, a provoqué de dégats dans ses balbutiements.

Les zélateurs de l’austérité monétaire d’inspiration autrichienne avaient alors tout simplement oublié que l’équation fondamentale déterminant la relation entre l’équivalent échangeable sous forme monétaire et la quantité de biens disponibles devait être pondérée par sa vitesse de circulation - à peine un détail [1].

Qu’à cela ne tienne.

Après la chute de l’URSS, le consensus social démocrate en vigueur dans l’occident, admettant une contrainte économique redistributive justifiée à l’origine par les sacrifices consentis durant la seconde guerre mondiale, a volé en éclat.

Cette conception, établissant au plan économique le pendant des libertés formelles de la démocratie, sera désormais battue en brêche, et considérée comme une concession inutile.

Une fois sauté ce dernier verrou, l’accaparement de l’outil social monétaire s’est développé sans borne.

De la double nature de la monnaie, d’une part vecteur d’échange - c’est à dire bien collectif - et d’autre part sédimentation du rapport de force des conflits de pouvoirs entre acteurs sociaux, la seconde a alors définitivement pris le pas sur la première.

La volonté - et le pouvoir - d’accumuler hors temps ont réduit à la portion congrue le besoin de l’échange et ont prélevé un impôt accru sur l’activité économique, rendu possible au prix d’un appauvrissement en proportion des sociétés.

Mais cette nouvelle donne a également permis la création d’une masse de capitaux flottants à la recherche frénétique de profits ne pouvant se perpétuer qu’en accroissant sa pression sur l’économie réelle.

De fait, la soi disant orthodoxie néo-classique a servi de cache-sexe dogmatique à une réalité aux antipodes de ses prétentions.

L’inflation, le péché mortel qu’elle prétendait combattre, s’est tout simplement déplacée. La captation de l’argent par une minorité que cette théorie a justifiée a produit dans une société à deux vitesses ce qu’elle prétendait combattre.

D’un coté, une masse de travailleurs soumis à la rigueur et dépossédés du résultat de leurs efforts, et de l’autre une minorité submergée de liquidités et cherchant désespéremment à préserver la valeur de son trésor de guerre.

D’outre tombe, la voix du commandeur aurait du ou pu rappeler à la raison les bateleurs de la croissance infinie des retours sur investissement. Rendement décroissant du capital ? Que nenni ! Le « Greenspan put » a sauvé avec régularité les marchés lors des crises financières où le rentier dépérissait.

Lorsque la valeur des actifs dopés à la spéculation inflationniste menaçait de s’effondrer, le magicien de la Fed a ouvert les vannes du crédit, pour transfuser la bête menacée par ses excès prédateurs.

Ainsi, de crises en crises, la finance survitaminée à coup de liquidités a poursuivi sa fuite en avant.

La demande créant l’offre - et non pas le contraire, comme le prétendent Parisot et les lecteurs trop pressés de Jean Baptiste Say - le secteur s’est efforcé de créer de nouveaux produits, de nouveaux véhicules, - structurés & enhanced, of course.

Cette montagne de papier échangeable, c’est à dire de pseudo-monnaie, qui alimentait un système parasite est désormais contaminée par le retour au réel de l’insolvabilité de débiteurs appauvris par leurs prédateurs et incapables de faire face à l’usure qu’on leur impose.

L’empilement des contrats, des effets de levier, du packaging et du repackaging, de la pseudo richesse adossée à la dette et à la promesse est en train de s’effondrer.

Des dizaines, des centaines, des milliers de milliards de dollars, sortis du circuit de l’échange de la production et de sa rétribution par un système tentant contre toute raison de nier que la valeur de l’argent ne nait que du travail humain et ne persiste que si cette règle d’équivalence est respectée, sont désormais menacés de partir en fumée.

La dernière refondation sociale génératrice de prospérité partagée et de progrès est née en réaction au traumatisme de la seconde guerre mondiale et des crises qui l’avaient précédée.

Faudra-t-il que nous subissions un drame comparable pour que renaisse la conviction que l’argent est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux spéculateurs et aux financiers ?

(1) Lire New york Fed, Monetary policy, Chapitre 2
(...) the FOMC chose desired growth rates for M1 (...)
The new procedures had been expected to induce considerably wider
short-term swings in the Federal funds rate, although the actual changes
exceeded most expectations and were accompanied by greater variation in
money growth rates as well. The effective weekly average funds rate reached
a low of 7.6 percent in 1980 and a high of 22.4 percent in 1981 ; right before the
change in procedures in early October 1979, it was 11.9 percent. (...)
As evidence mounted that the relatively close linkage between M1 and economic activity had broken down, the FOMC suspended its M1 target in late 1982.

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