Un destin pour la Calypso...

17/03/2017 7 min altermonde-sans-frontiere.com  Yves Paccalet  barrière de corail  biologie 126358

Par Yves Paccalet

J'ai passé vingt ans de mon existence d'écrivain, de philosophe, d'écologiste, de voyageur, de naturaliste aux yeux émerveillés, avec le commandant Cousteau. Pour moi comme pour tous ceux qui ont vécu cette aventure, La Calypso constitue un symbole. Plus, même : un personnage. Un être vivant, doté de sensibilité, de savoir, de mémoire, presque d'amour pour son équipage...

La Calypso commence par être un bateau de guerre - un dragueur de mines. Elle est construite en 1942 à Seattle, aux États-Unis, avec une coque en bois pour échapper aux mines magnétiques. Immatriculée HMS J-826... Après la guerre, elle devient ferry-boat en Méditerranée, entre les îles de Malte et de Gozo. C'est là qu'elle reçoit son nom : selon les érudits spécialistes de l'Odyssée d'Homère, c'est à Gozo que la nymphe Calypso retint Ulysse prisonnier de sa beauté durant sept ans... En 1950, grâce à la générosité du riche Anglais Sir Loel Guinness, le patron des brasseries du même nom, Jacques-Yves Cousteau dispose du bâtiment, contre un loyer annuel d'une livre sterling.

Le plus fameux navire d'aventure du XXème siècle est né... Des dizaines d'explorations se succèdent : parmi les plus célèbres, la croisière du Monde du silence en mer Rouge et aux Seychelles (1954-1955). Des missions de biologie ou d'archéologie en Méditerranée (l'épave du Grand Congloué près de Marseille, la quête de l'Atlantide en Grèce...). Un Voyage au bout du monde en Antarctique, en 1972-1973 (c'est à ce moment que je rejoins l'équipe Cousteau). Des navigations tout autour de la planète, des Caraïbes à l'Alaska, ou de la Grande barrière de corail australienne aux côtes de la Nouvelle-Guinée et de l'Indochine... Avec la remontée des plus grands fleuves de la Terre : le Mississippi, l'Amazone, etc.

Le 8 janvier 1996, dans le port de Singapour, une énorme barge manœuvre de travers, touche et coule le navire. Ce jour-là, à Paris, je vois pleurer le commandant Cousteau qu'on vient d'avertir... La Calypso passe deux semaines au fond de l'eau : tout est hors d'usage à bord. L'épave est convoyée vers la France. Des artisans marins de Marseille, rassemblés par le capitaine et chef plongeur Albert Falco, se proposent de la retaper, mais cette solution n'est pas retenue. Le bateau se retrouve dans le port de La Rochelle, où le maire radical de gauche et « écologiste » de l'époque, Michel Crépeau, veut en faire un symbole de son combat pour l'environnement. Jacques-Yves Cousteau meurt le 25 juin 1997, Michel Crépeau deux ans plus tard. Francine, la deuxième femme du commandant, prend en mains les affaires de la Cousteau Society et de la Fondation Cousteau (devenue Équipe Cousteau) ; elle récupère à la fois le bateau et l'usage commercial du nom de l'explorateur.

Pour La Calypso, une période de lente et triste agonie commence dans le port de La Rochelle, où elle est pillée et pourrit durant dix ans. En 2007, une solution semble trouvée : le navire est convoyé jusqu'à Concarneau et aux chantiers navals Piriou, pour une restauration. « Enfin ! s'écrient ses amis : elle nous reste, et elle restera pour les générations futures ! » Début 2008, j'ai l'occasion de visiter les chantiers Piriou et, à la demande des journalistes de la presse régionale, je remonte à bord. Plus exactement, sur l'un des trois morceaux qui ont été découpés. Je touche à nouveau le bordé de mon cher navire. Je pousse la porte de la cabine du Pacha, où régnait surtout en maîtresse la première femme du commandant, Simone, que tout le monde surnommait « la Bergère ». Je renonce à décrire l'émotion qui me saisit en foulant les restes épars de cette légende de l'exploration...

Très vite, et pour des raisons d'argent, le travail de reconstruction est interrompu. Dans leur différend, Francine Cousteau et les patrons de Piriou noient le rêve d'une Calypso rénovée. Le procès à rallonge se conclut ces jours-ci. L'Équipe Cousteau est condamnée à retirer La Calypso du chantier naval, à apurer une lourde dette et à supporter des astreintes supplémentaires en cas de retard... Que faire, à présent ? Comment les anciens de La Calypso, comment ses admirateurs et ses amis autour du monde, pourraient-ils contribuer à sauver ce qui peut encore l'être ? Trois hypothèses restent ouvertes. La première est de récupérer ce qui subsiste du navire - ses membrures en bois et quelques fragments de sa superstructure -, puis à les débiter en morceaux pour les céder au plus offrant. Comme bois de chauffage, ou (ainsi que le proposait un horloger suisse) pour en faire des éléments de montres numérotés et revendus à un prix de luxe. Ce genre de « solution » allie la bêtise à la méchanceté, et l'esprit de lucre au mépris.

La seconde possibilité consiste à couler La Calypso dans un lieu symbolique, afin que sa carcasse devienne un but de plongée, un monument naturel subaquatique dont jouiraient les amoureux de l'océan. Jacques-Yves Cousteau a, plusieurs fois, évoqué devant moi ce destin pour son navire. Je lui ai répondu qu'à mes yeux, le site le plus propice à l'opération serait, en mer Rouge, non loin de Port-Soudan, le merveilleux récif corallien de Shab Roumi. Là où, en 1963, l'équipe Cousteau avait installé son « village sous la mer » Précontinent II... Je ne serais pas malheureux de laisser aux plongeurs des générations futures les restes du navire en train de se décomposer paisiblement, colonisés par les éponges, les hydraires, les gorgones et les coraux, dans une eau d'azur peuplée de mérous diamants, de requins de récif, de poissons-papillons et de poissons-anges...

La troisième solution reste praticable, mais plus pour longtemps. Elle a ma préférence, mais elle exige la mobilisation et la générosité du grand nombre, et l'intelligence de chaque acteur. Il semble (mais je ne suis pas expert en budgets navals) qu'avec trois millions d'euros, on pourrait rassembler les morceaux dispersés de La Calypso et lui redonner forme, non pas pour lui rendre sa capacité à naviguer sur les mers lointaines, mais pour la transformer en base écologique itinérante, à l'usage des petits et des grands. Pour aboutir à ce résultat, il serait indispensable : 1 - Que les chantiers navals Piriou et l'Équipe Cousteau trouvent un accord et règlent enfin leur conflit. 2 - Que Francine et l'Équipe Cousteau rendent possible l'opération en renonçant, au moins partiellement, à l'exclusivité de l'usage des noms « Calypso » et « Cousteau », afin de pouvoir y associer des mécènes. 3 - Que l'État français accélère le processus de classement (aujourd'hui en rade) de La Calypso comme monument historique. Notre pays n'a que très peu de bateaux élevés à cette dignité, et s'il en est un qui la mérite... 4 - Que nous puissions plus largement, au travers d'une association sans but lucratif, faire appel à la générosité des amis du navire, non seulement en France, mais en Europe et dans le monde.

Pas impossible, mais pas gagné... Un dauphin me le suggère, une méduse et une branche de corail me le répètent, un lion de mer me le confirme, une baleine bleue me le souffle puissamment par ses évents, et les vents alizés diffusent le même message tout autour de la planète Terre. Pardon : de la planète Mer.

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