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Vii - Comment apprendre à la jeunesse à juger un chef d'Etat?

1 - L'intelligence politique

Par trois fois déjà, je vous ai entretenus de la tâche qui reviendra à votre génération de conquérir une connaissance plus rationnelle du genre humain et de son histoire que celle qui interdisait à vos parents et à vos grands-parents de se poser en juges avertis des chefs d'Etat de leur siècle. Mais vous aurez, de surcroît, à lutter de toutes vos forces contre le déclin de la civilisation de la pensée ; et pour cela, il vous appartiendra d'armer la nation d'une science politique en avance sur votre temps, afin que l'Etat et la République se trouvent mieux informés de la nature de l'intelligence simiohumaine et de son avenir. Ce sera donc en tout premier lieu votre réflexion sur l'action publique d'un mammifère que son évolution a cérébralisé et doué de la parole qui fera progresser les sciences trop hâtivement qualifiées d'humaines de votre époque. D'ordinaire, les hommes d'autorité restent à la traîne de la connaissance scientifique et philosophique de l'espèce à laquelle ils n'appartiennent qu'en gestionnaires, parce qu'ils jugent les savoirs à l'aune de leur pratique tout administrative du pouvoir ; mais il vous appartiendra de remédier à cette inversion des valeurs, puisque les peseurs du déclin ainsi que des promesses d'une renaissance intellectuelle de l'Europe seront des précurseurs d'une anthropologie critique sur laquelle les sciences de l'inconscient de demain prendront résolument appui.

Dans cet esprit, vous vous interrogerez sur la nature de la cécité propre aux classes politiques en général et sur les liens que l'ignorance et la sottise des élites dirigeantes entretiennent avec la myopie des hommes doués seulement pour l'action immédiate. Certes, la courte vue des chefs d'Etat ordinaires est toujours liée à leurs carences proprement intellectuelles ; mais ce type d'aveuglement est également l'expression de leur inculture. Vous vous demanderez donc quel est le lien naturel qui rattache l'ignorance à la faiblesse de l'esprit. Pour comprendre ce point, il vous faudra apprendre à peser la sorte d'habileté et de tour de main qui caractérisent la politique au jour le jour, parce que le monde moderne illustre une si grande diversification des talents et des capacités cérébrales des individus que toute définition universelle des prouesses de l'intelligence proprement dite se change en un serpent de mer. Un grand physicien pourra demeurer un enfant de chœur face au tragique semi animal de l'histoire. Ce n'est pas parce que Philidor a réussi l'exploit de jouer et de gagner la quasi totalité des parties qu'il avait simultanément engagées contre quatre-vingts adversaires aux échecs qu'il se montrera doué le moins du monde pour rivaliser avec des mathématiciens, des musiciens, des tragédiens de la politique. Il semble, au contraire, que la polyvalence de l'intelligence du simianthrope moyen se trouve gravement amoindrie par l'hypertrophie monstrueuse d'un talent singulier, tellement les coups d'éclat les plus fabuleux du cerveau sont toujours spécialisés et étroitement parcellisés.

2 - Un petit traité du tragique politique

C'est pourquoi les constitutionnalistes auxquels il appartiendra d'observer la courte vue dont les chefs d'Etat des démocraties européennes d'aujourd'hui se trouvent affligés, ainsi que la spécificité de leur infirmité cérébrale auront une tâche fort singulière à remplir, tellement la science des civilisations déclinantes en appelle désormais à une réflexion pluridisciplinaire sur le politique. Celle-ci sera fondée sur une anthropologie, une psychanalyse et une philosophie capables de descendre dans les arcanes des fatalités trans-événementielles. Certes, la connaissance de la nature et des ressources de l'intelligence simiohumaine en général n'a cessé d'évoluer depuis vingt-cinq siècles ; mais elle a pris en secret un tour entièrement nouveau à partir de L'évolution des espèces de Darwin, paru en 1859 et de l'apparition d'une science de l'inconscient théologique d'une espèce qui se cherche encore sa problématique et ses méthodes sur l'océan de sa politique et de son histoire.

L'examen de la courte vue particulière dans laquelle M. Nicolas Sarkozy se trouve emprisonné exige en outre une plongée des ophtalmologues du destin du monde dans les carences de la formation intellectuelle et morale de sa génération, qui s'est trouvée entièrement conditionnée, comme celle de vos malheureux parents, par la sous-information historique dont les classes d'âge postérieures à la victoire américaine de 1945 souffriront leur vie durant. J'essaie de vous faire sortir de cette geôle à l'aide d'un petit traité du tragique propre à l'action politique; mais je voudrais, en tout premier lieu, remédier quelque peu aux effets de l'éducation malencontreuse et perverse qui vous fait encore juger, aux côtés de toute l'Europe d'un carnaval des enfants, que l'existence même de l'empire du Nouveau Monde serait acquise et définitivement légitimée, alors que cet Etat fonde toute la puissance de son règne sur l'alliance flottante et éphémère entre les idéaux guerriers dont une démocratie de conquérants s'est armée et les formes nouvelles du combat millénaire et mythique pour le triomphe du " Bien " sur cette terre. Il faut donc que vous sachiez que l'apostolat idéocratique des modernes n'est qu'une forme de la guerre de l'imagination qui permet à des apologètes habiles du rêve de la Liberté d'étendre leurs bases militaires sous la bannière d'un messianisme abstrait. Vous devrez apprendre à plonger votre regard dans les entrailles du sacré simiohumain et à décrypter les pièges de la sainteté politique dont des haruspices du salut et de la rédemption démocratiques se sont fait une armure verbale. Pour cela, il vous faudra fabriquer des lunettes dont les opticiens des panoplies de la grâce se trouvent encore dépourvus.

Pour observer l'approfondissement spectrographique du "Connais-toi" socratique qui permettra à l'intelligence du XXIe siècle de scruter les ressorts et les rouages du simianthrope auto-rédempteur, je vous rappelle à nouveau que la bombe thermonucléaire n'est pas seulement un canon plus efficace que les précédents et qu'il vous faudra descendre dans l'inconscient théologique de la guerre, donc dans une psychanalyse fondée sur une anthropologie nouvelle afin de vous interroger sur la stratégie du " Dieu " de la noyade s'il se trouvait épaulé par huit confrères armés jusqu'aux dents, comme lui-même, des foudres de l'excommunication majeure et des eaux du Déluge. Entrez d'un pas résolu dans le " gai savoir " qui vous éclairera sur les inondations pieuses, parce qu'un brin d'amusement de Noé est une bonne initiation aux saintetés militarisées du simianthrope.

3 - La diabolisation atomique de l'Iran

Et maintenant, montez sur les planches du théâtre où se joue le destin politique de la France et de l'Europe. Rivaliser de zèle pastoral avec l'empire du Bien, monter en chaire pour interdire à l'Iran de se procurer l'arme thermonucléaire que possèdent l'Inde, le Pakistan, Israël, la France, l'Angleterre, les Etats-Unis, la Russie et la Chine est une politique privée de regard sur la scène internationale.

Mais vous savez déjà qu'on ne voit la planète qu'au télescope d'une anthropologie des théologies et que l'inconscient religieux de l'histoire s'affiche sur l'écran géant des mythes sacrés du simianthrope. Aussi, la notion de courte vue change-t-elle de dimension quand elle exprime l'inaptitude d'un chef d'Etat à porter un regard de radiographe sur une mythologie du thermonucléaire destinée à camoufler la véritable finalité politique de la diabolisation atomique de l'Iran. La mobilisation par l'effroi parareligieux de toutes les chancelleries de la planète et le conditionnement intensif de l'opinion publique sur les cinq continents aux fins de propager une nouvelle version de la terreur de l'an mil n'ont d'autre finalité que de perpétuer l'hégémonie d'Israël au Moyen Orient. Il faut que vous sachiez qu'avant d'être reçu à Paris, le premier Ministre d'Israël s'est rendu auprès du Président Bush et qu'il lui a dit fermement qu'il ne parlerait plus au nom de l'Etat juif, mais au nom des juifs du monde entier.

Si vous ignorez les ressorts politiques de l'épouvante théologique que le monde moderne met sur pied, vous deviendrez les serviteurs d'un mythe militaire que l'intelligentsia d'outre Atlantique et l'université de Princeton commencent de dénoncer à cor et à cri. Voyez comme le vrai destin politique du Vieux Continent est lié au scannage du cerveau du simianthrope, voyez combien seuls les progrès des sciences humaines dans le royaume des sacrilèges peuvent construire le gigantesque scanner capable de suivre à la trace l'évolution de la boîte osseuse de notre espèce.

4 - Les secrets de la vassalisation politique

Mais la courte vue spécifique de l'homme politique ignorant et inexpérimenté d'aujourd'hui devient plus démonstrative encore quand M. Nicolas Sarkozy s'imagine qu'à replacer la France sous le joug de l'OTAN, il se mettrait en mesure d'exercer une influence prédominante sur son maître d'outre-Atlantique, alors que les archives de l'humanité ne fournissent aucun exemple d'un souverain qui se serait montré tellement sot qu'il aurait partagé sciemment son autorité et sa puissance avec un courtisan plus galonné que les autres et qui se serait imaginé, de surcroît, que le prestige de son règne en serait renforcé.

Dites-vous bien que si une France vassalisée sous les dentelles d'un empire en venait à se laisser gentiment enrubanner en garçonnet de l'Histoire dans un ranch du Texas et si cette gloire de nurserie rendait jaloux toute la basse-cour des domestiques plus anciens, donc plus chevronnés de l'OTAN, l'humiliation et la honte de la nation de Descartes et de Voltaire qui résulteraient de ce traitement d'esclaves conduiraient rapidement à la destitution du Président de la République. Cela, la classe politique américaine le sait. Mme Condoleezza Rice notait que le peuple français conservait " un reste de fierté " et que si M. Nicolas Sarkozy " fusionnait " avec les autorités américaines "le peuple français ne le lui pardonnerait pas". (Le Monde, du 8 novembre 2007)

Mettez donc votre confiance en la France de votre jeunesse, celle qu'une nouvelle classe politique, la vôtre, conduira demain à châtier toute trahison du chef de l'Etat. Car ou bien votre pays jouerait le rôle d'un chien de garde bâtard qu'un sceptre étranger aurait chargé de rassembler le troupeau de l'OTAN, et dans ce cas, il est peu probable que l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne rivaliseraient de zèle à égaler la servitude d'un favori subitement plus décoré qu'eux-mêmes et, de surcroît, à moindres frais; et plus improbable encore que leur docilité coûteuse de soixante années tenterait de surpasser la servilité d'un second vichysme français. Alors l'histoire de l'Europe reprendrait sans la France sa marche vers la souveraineté à laquelle l'appelle son destin.

5 - L'inconscient de la vassalité

Afin de vous préparer au combat qui vous attend, il vous faudra donc étudier en anthropologues les formes nouvelles et retorses que le vichysme avait prises en France au début du XXIe siècle. Ceux d'entre vous qui sont nés en 1990 ne pourront puiser dans le réservoir de leur mémoire pour connaître les événements foisonnants qui se seront déroulés de l'an 2000 à l'an 2007. Il leur faudra se procurer les documents qui nourriront leur conscience politique encore mal éveillée. Je vais tenter de nourrir votre réflexion à bien vous raconter ce qui est arrivé.

Le 7 novembre 2007 le Président Nicolas Sarkozy a prononcé devant le Sénat et la Chambre des représentants réunis d'Amérique un discours fort applaudi par cette assemblée et dont il vous appartiendra de radiographier le vocabulaire à la lumière de la collaboration rampante et insidieuse qui régnait à l'époque, mais également en vous mettant à l'écoute des foyers de résistance qu'illustrait alors la parole de quelques journalistes certes de grand talent, mais qui ne manifestaient leur audace qu'à ne courir en rien les dangers que la génération de 1940 avait courus. Et pourtant, leur relative sécurité journalistique sera précisément votre trésor le plus précieux, parce qu'il vous aidera à comprendre comment une société plongée dès le berceau dans l'eau tiède d'une démocratie de croisière peut glisser dans les douceurs d'une servitude en apparence anodine. Alors on voit apparaître une forme nouvelle de la tyrannie, celle que la timidité même et la médiocrité des élites de la nation exercera sur la presse. L'auto censure se trouve d'autant mieux cachée qu'elle demeure inconsciente et qu'elle peut prendre les dehors luxueux de la lucidité, de l'indépendance d'esprit et de la bravade. C'est que l'esclavage intellectuel informulé se manifeste plus aisément quand le déclin se rend invisible à trouver ses fondements dans la courte vue des élites. Il vous faudra donc spectrographier ce qui demeure caché sous les dehors trompeurs d'une liberté de jugement tout juste tolérée sous le sceptre de l'étranger. Bref, il n'est de meilleur atelier d'apprentissage de la nature et des objectifs de l'anthropologie critique que le spectacle des semi libertés que s'octroie l'inculture et la sottise d'une raison secrètement asservie à un maître.

6 - Hélène Jouan et Bernard Guetta

Vous lirez pour commencer les écrits de deux journalistes éminents de l'époque, qui tentaient tous les matins de faciliter l'accès de leur public radiophonique à un degré de lucidité largement au-dessus du commun, Hélène Jouan et Bernard Guetta. L'une jouait avec le Président de la République comme une chatte taquine une souris de la patte, l'autre se montrait quelquefois fort embarrassé par l'interdiction qui frappait alors toute la presse et toutes les chaînes de radio de traiter réellement, donc crûment, de la résistance impuissante des Palestiniens à l'occupation israélienne. Mais les commentaires de ces deux voix témoignaient d'un regard d'apprentis des secrets des empires. Vous irez donc chercher dans les bibliothèques publiques les passages les plus significatifs des prestations de ces témoins de leur époque.

Prenons le commentaire de Bernard Guetta du 8 novembre 2007, qui traitait du discours du Président de la République dont nous nous entretenons. " C'est la grande idée de ce président, le premier de ses objectifs diplomatiques : convaincre les Etats-Unis d'accepter enfin que l'Europe prenne en mains sa défense, les persuader de ne plus y faire obstacle, comme ils l'ont toujours fait et de leur offrir, en échange et en gage de confiance, le retour du plus indépendant de ses alliés depuis le général de Gaulle, le retour de la France, dans le commandement intégré de l'Alliance atlantique. (…)

Si ce tournant était pris, le monde s'en porterait moins mal ; mais, dans cet important discours, il y eut des faiblesses et des dérapages. Ne rien dire de l'Irak, c'était étrange. Réduire, de fait, la crise avec le monde islamique au "terrorisme", c'était au moins insuffisant. Appeler l'Amérique à être " fidèle à ses valeurs fondatrices " sans une allusion, même voilée, à Guantanamo et aux prisons secrètes, ce n'était pas digne d'un " ami debout ".

7 - La croix de la gratitude auto-vassalisatrice

Vous remarquerez que la politique est une chose, la diplomatie une autre. Rappeler au pasteur du monde, même indirectement, qu'il trahit les valeurs qui fondent son messianisme monté en chaire, mais qui ne donnait de l'éclat qu'à l'acier de son glaive sur toute la terre habitée, ce n'était pas une audace vaine. Mais le défaut de la cuirasse était ailleurs : dans la croyance qu'une Europe redevenue souveraine pourrait s'accommoder de la présence éternelle des légions américaines sur son territoire.

Ce point illustre tellement le fond du problème, comme je vous l'ai rappelé plus haut, que ce n'est rien dire de sérieux que de ne pas en parler. Imaginez que les protestants et les catholiques tenteraient de faire fusionner leurs mythes respectifs en faisant passer à la trappe la théologie de la présence réelle, au sens physique, de la chair et du sang du Christ sur l'autel, pour l'un, de la présence figurée, donc seulement symbolique, pour l'autre. Dans ce cas, il n'y aurait plus de catholicisme romain, faute d'offrande réputée palpitante et sanglante, donc de victime tenue pour effectivement exécutée sur l'autel du sacrifice, alors que, depuis la nuit des temps, le simianthrope offre un être vivant à ses idoles. De même, si la question de la présence physique et l'arme au pied de quatre-vingt dix-huit gigantesques garnisons américaines sur le sol de la seule Allemagne n'est pas posée et si Naples demeure un port militaire américain tout grésillant à l'extrémité de la botte italienne, il n'y a plus de discours politique proprement dit ni sur l'offertoire muet du symbolique, ni sur celui, plus criard, des bouchers de l'histoire.

Vous trancherez donc purement et simplement la question à prendre acte de ce qu'en 2007, l'occupation armée de l'Europe entière avait éteint tout discours politique digne de ce nom et de ce que ce silence assourdissant sous un babillage d'enfants, c'était cela, le vichysme du XXIe siècle européen. Quant à l'origine psychobiologique de cette auto vassalisation candide, elle se cachait au plus profond de la théologie chrétienne, selon laquelle le simianthrope se trouvait contraint, sous la menace de sa damnation, d'offrir à son libérateur la récompense - le sacrifice - d'une obéissance et d'une reconnaissance éternelles, ce qui, en langage politique, s'exprimait ainsi dans la bouche de M. Nicolas Sarkozy : " Chaque fois qu'un soldat américain est tué, je pense à ce qu'ont fait à deux reprises de jeunes Américains pour que la France soit libre. " Que vaut une liberté clouée sur la croix vassalisatrice de la gratitude politique ? Que vaut une diplomatie naïvement fondée sur un "gage de confiance", comme l'écrivait Bernard Guetta, alors que les relations entre les Etats ne sont pas fondées sur de chaleureuses accolades? Mais si, derrière la forme de paiement qu'on appelle la gratitude, vous ne voyez pas se dessiner l'ombre portée de l'autel, Socrate vous renverra au sophiste Prodicos dont il disait qu'il méritait de former les jeunes gens dont " l'âme n'était gravide de rien ".

8 - Rome et Constantinople

Lisez ensuite le compte rendu confessionnel de ce discours par l'AFP de l'époque : vous n'y découvrirez pas un seul mot qui pourrait seulement tenter de faire croire au lecteur qu'il aurait existé un embryon de volonté réelle d'indépendance de la piété française à l'égard des Etats-Unis dans la bouche de M. Nicolas Sarkozy. Quant à l'éditorial du Monde , vous lirez dans l'édition du 9 novembre 2007: "M. Sarkozy s'est donc présenté en ami, mais aussi en partenaire des Etats-Unis. Il a plaidé la cause d'une Europe forte, en mesure d'assurer sa sécurité aux côtés de l'OTAN, à laquelle il a redit son "attachement" et qui serait capable d'intervenir des Balkans au Congo, de l'Afghanistan au Tchad. Sans l'exprimer ouvertement, il a annoncé la fin d'une diplomatie française qui s'est trop souvent définie dans le passé par opposition à la politique étrangère américaine. "

Autrement dit, il s'agirait d'une Europe " forte ", mais qui marcherait en Pygmée aux côtés du colosse qui l'enivrerait à lui faire respirer l'odeur d'encens qui monte des autels de la Liberté. Quelle était, à l'époque, la bête sacrifiée sur le propitiatoire des carnassiers, la France d'ici-bas, la France réelle, la France en chair et en os, celle de l'offertoire aux dents longues de la louve romaine ou la France symbolique, celle de Montaigne et de Michelet ? Quelles sont les relations que ces deux France entretiennent entre elles ? Serez-vous jamais des polititologues du XXIe siècle si le mythe de l'autel des fauves et des anges ne vous portait à réfléchir à cela ?

Quand vous aurez observé l'esprit religieux qui inspire souterrainement la raison politique des civilisations, vous serez en mesure de radiographier l'inconscient de la vassalité de la presse la plus éveillée et la plus vigilante de l'époque ; et vous verrez qu'elle ne se distanciait pas davantage de la vision théologique du monde des Etats-Unis que de celle des journalistes de Vichy qui, à la suite de la victoire mondiale du IIIe Reich, auraient écrit, avec Bernard Guetta : "L'idée déjà caressée par Jacques Chirac (celle de rentrer dans l'OTAN) et qui s'était heurtée à un refus total de Washington, c'est une idée fondamentale, car le jour où l'Union européenne aurait une défense commune, il n'y aurait plus une mais deux puissances occidentales, (C'est moi qui souligne) déjà économiquement égales, mais qui le deviendraient militairement aussi. "

Voyez comme la pensée politique européenne la plus indépendante d'apparence était devenue mythologique sans le savoir ; car elle s'imaginait, primo, que l'économique et le politique seraient des vases communicants et secundo, qu'il existerait des empires bicéphales, alors que tout chef d'entreprise sait qu'il n'y a pas d'aigle à deux têtes en ce monde. " Ce jour là, poursuivait B. Guetta, non seulement l'Europe et l'Amérique pèseraient d'un poids égal sur la scène internationale, non seulement la concertation entre les deux rives de l'Atlantique deviendrait incontournable, mais l'Union serait en marche vers son unité politique. " Suit une description toute théologique de l'unification d'un monde devenu binaire sur le mode bucolique. "Car, qui dit défense commune, dit stratégie, planification et budget communs, diplomatie commune, action et décision communes - tout ce qui amorce un gouvernement commun. "

Il ne reste plus qu'à évoquer cette " dynamique " idyllique sur le modèle des anciens docteurs de la Trinité ; car le refus américain de consommer ce pâté d'alouettes résulterait de sa crainte que le mélange magique d'un cheval entier avec une alouette ferait tomber le sceptre de l'empire en quenouille. "C'est en raison de sa dynamique, écrit Guetta, (celle de l'histoire saintement bicéphale des empires) que les Etats-Unis ont toujours torpillé cette ambition ; mais Nicolas Sarkozy fait le pari que, "dans la difficulté, dans l'épreuve ", les deux mots qui ouvraient presque son discours, les Etats-Unis pourraient, maintenant, se résoudre à accepter ce qui serait devenu acceptable pour eux, voire souhaitable." Bref, il serait souhaitable, pour un Etat, de s'agripper à la planche du salut de se donner deux capitales, Rome et Constantinople, comme si les Etats n'étaient pas des fauves armés de griffes et de mâchoires, monarchiques hier, " démocratiques " aujourd'hui.

9 - Un " reste de fierté "

Vous aurez donc à conquérir une tout autre hauteur de vues à l'égard des bêtes féroces que le simianthrope tient en laisse ou déchaîne dans l'arène de l'histoire que celle des générations myopes qui vous ont précédés dans la nef du salut par la démocratie, parce que vous saurez qu'on n'est pas l'" ami " des grands sacrificateurs au couteau entre les dents qu'on appelle des empires comme on pouvait l'être du lionceau qu'était l'Amérique de Lincoln. Car figurez-vous qu'entre temps, " l'ami " des premières heures est devenu un Hercule de l'histoire du monde et qu'à ce titre, il ridiculise un bambin piteusement inspiré par un " reste de fierté ", comme le souligne crûment Mme Condoleezza Rice. On ne tape pas sur l'épaule de l'Amérique des immolations politiques comme un ex-condisciple de Napoléon au collège de Brienne montrerait son couteau de poche au vainqueur d'Austerlitz, mais en démontrant à l'Europe entière que le vainqueur de 1945 est un personnage imaginaire, un héros de roman, un acteur mythologique, un dieu de carton ; en démontrant à l'Europe entière comment la politique mondiale est pilotée par un dieu jailli de l'autel des chrétiens et qui n'existe que dans les esprits.

Jean Daniel écrivait dans son blog le 6 novembre 2007 : " Après la chute du mur de Berlin et l'implosion du communisme, les Etats-Unis étaient devenus la superpuissance unique et indiscutée de la planète. " Mais si vous regardez de près ce Titan, vous écarquillerez les yeux : comment, vous direz-vous, la chute du Démon aurait-elle porté le dieu du simianthrope au faîte de sa puissance, alors que " Dieu " n'ayant plus à protéger sa créature des maléfices du "Diable", il faut décidément que l'homme soit un esclave-né pour qu'il se laisse ensuite docilement encager par son libérateur, alors qu'en réalité, l'idole s'est entièrement effondrée aux côtés du Lucifer qui armait son bras et légitimait son règne.

Apprenez donc que l'indépendance réelle de l'Europe exige de votre courage de fils des vaincus de 1945 les retrouvailles de votre Continent avec les solitudes et les responsabilités de sa souveraineté ; apprenez que la France et le Vieux Continent ne s'ouvriront aux immensités de la Chine, de la Russie et du reste du monde qu'à se remettre à l'école de leur liberté; apprenez qu'on ne gagne pas les batailles pour la survie politique d'une civilisation à fixer d'un œil humide un colosse supposé bienveillant et qui vous laisserait jouer comme un enfant avec les " restes de votre orgueil " sous le préau de l'école ; mais en vous rappelant que les démocraties sont des enfants de chœur de l'histoire et qu'elles ne se réveillent jamais qu'au bord du précipice.

10 - Les Peaux-Rouges de la damnation

Quand vous lirez la presse de la deuxième collaboration avec des yeux d'anthropologues de l'histoire du monde, un spectre vous apparaîtra sur les planches du théâtre où l'Europe joue au Hamlet de la planète. Alors une Allemagne victorieuse en 1945 vous apparaître en songe sur la terrasse du château d'Elseneur. Elle tiendra dans ses mains le testament d'une civilisation dont vous écouterez d'une oreille attentive la lecture: " Tous nos alliés, à commencer par les Etats-Unis ont un intérêt stratégique à ce que l'Europe s'affirme comme un partenaire de sécurité crédible et fort ", dit Nicolas Sarkozy. Alors vous entendrez monter du trou du souffleur " la phrase-clé, la raison d'être, en vérité, de cette offensive de charme que le Président de la République vient de mener à Washington : " Plus l'Europe de la défense aura abouti, dit-il aux sénateurs et aux représentants, plus la France sera résolue à reprendre toute sa place dans l'Otan ".

C'est à partir de votre pesée d'anthropologues de la politique que votre réflexion sur la courte vue des chefs d'Etat européens d'aujourd'hui vous conduira tout droit à la connaissance de l'inconscient simiohumain qui commande l'ambition des grands officiants de l'histoire qu'on appelle des empires et qui connaissent les derniers secrets des sacrifices au point de s'approprier l'autel de l'idole. Comment se fait-il qu'à l'instar du démiurge de la Genèse, l'OTAN n'ait pas d'adversaire réel et qu'elle s'en cherche désespérément un tel dans le royaume de son apostolat sacré ? Comment se fait-il qu'à l'école du créateur, le simianthrope vit dans un monde aussi imaginaire qu'au Moyen-Age, un monde où l'Amérique peut dire: " Je suis un empire, donc je crée la réalité " ?

Mais n'existe-t-il une différence entre les ressources théologiques de " Dieu " et celles de son décalque, le Nouveau Monde ? Car ce copiste ne dispose d'aucun moyen d'empêcher les vassaux qu'il a enchaînés à son autel de le remercier pour les éminents services qu'il leur aura rendus autrefois et dont ils jugeront le paiement achevé, tandis que la créature craint tellement que son " Dieu " se trouve réduit à la même enseigne qu'il éternise son remboursement à s'administrer les châtiments sans fin de l'enfer. Comment le Nouveau Monde fondera-t-il la vassalité perpétuelle de l'Europe sur les saines épouvantes de la foi démocratique ? Quelle est la géhenne que l'OTAN peut brandir ? Le mythe du terrorisme cosmique fera long feu. " Que peut l'Amérique contre moi si je me retire de l'OTAN ? Rien ", disait le Général de Gaulle en 1966. Jamais Guantanamo ne fera le poids face aux tortures souterraines de l'idole.

Vous aurez donc à étudier l'arc et les flèches des Peaux-Rouges de la damnation. Que valent l'intimidation et la corruption qui faisaient écrire le 8 novembre 2007 à Bernard Guetta que Washington avait toujours opposé un "refus total au désir des Européens de retrouver leur indépendance militaire"? Si aucune force armée ne contraignait les brebis de l'OTAN à demeurer pelotonnées sous la houlette d'un général américain, comment ne chercheriez-vous pas dans les arcanes théologiques de la vassalité humaine la clé de soixante ans de " servitude volontaire " de l'Europe ? Pourquoi les dévots de l'Amérique veulent-ils seulement partager davantage les pouvoirs que leur idole exerce sur eux, comme les théologiens catholiques tentent de mettre des bandelettes à la toute-puissance de leur ciel, alors que l'Amérique et " Dieu " n'existent que par la volonté de leurs servants de les faire exister ? Pourquoi l'idole et César sont-ils de grands sacrificateurs, sinon parce que le simianthrope veut être immolé sur l'autel de son histoire ? Pourquoi l'idole et César se partagent-ils l'autel des sacrifices, sinon parce que le simianthrope se cherche un maître à servir, tantôt au prix fort tantôt au moindre coût. Mais vous, vous renverserez les tables de changeurs dans le temple de l'histoire.

Si vous ne devenez des connaisseurs de l'inconscient sacrificiel de la servitude, l'histoire de la raison humaine prendra fin avec vous.

11 - Votre vocation politique

L'Europe de 1945 avait dépassé le rouet et la bougie. Mais il était trop tôt pour observer la prise en otage parallèle de l'humanité par le Dieu du salut et par l'Amérique des créanciers mondiaux du mythe démocratique. Aujourd'hui, la puissance commerciale et industrielle du Vieux Monde dépasse à nouveau celle du Nouveau. Vous avez reconquis le ciel de l'aviation civile, vous disposez d'une monnaie européenne rivale du dollar et qui en supplantera bientôt la fiabilité, vous êtes sur le point de reconquérir, du moins partiellement, votre droit à l'information stratégique grâce au satellite Galileo. Mais vous avez également appris qu'à elle seule la supériorité économique demeure aussi illusoire que les cierges des Eglises. Votre génération sera donc celle qui reconquerra la souveraineté proprement cérébrale de l'Europe, celle qui écrira la véritable histoire du grain de raison du simianthrope.

Si vous prenez l'initiative de la guerre de l'intelligence qui attend votre génération, vous serez suivis par le Japon, la Russie, la Chine, l'Inde, l'Amérique du Sud, l'Afrique et le monde arabe tout entier. La planète entière attend l'engagement de la France dans la deuxième libération du Vieux Monde, les cinq continents savent que seul ce combat-là redonnera à votre pays la vocation et le destin d'une révolution appelée à un avenir plus libérateur que jamais. Souvenez-vous de ce que la seconde révolution de 1789 suivra les traces de la première : comme sa cadette, elle saura qu'il faut changer de tête pour changer le monde. Mais changer de tête, aujourd'hui, ce sera planter le poignard d'Isaïe dans les entrailles de l'idole.

Le 13 novembre 2007
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