Open Letter to Bill Gates

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Quand j'étais jeune, je jouais sur le système 7.0.4 de Mac OS.
J'y trouvais des applications amusantes qui venaient de Microsoft, ce qui me laissa voir qu'il y avait tout un monde au-delà de mon ordinateur.
Plusieurs années plus tard j'y branchais un modem, et recevais avec une grande émotion les premiers mots de la page d'accueil par défaut de Netscape Navigator (Explorer ne marchait pas).
Je regardais alors à travers la fenêtre le câble du téléphone qui rejoignait la rue, et ceux de la rue qui se joignaient entre eux, et je perçu l'avenir : c'est à dire aujourd'hui.

Je savais bien que les ordinateurs seraient miniaturisés jusqu'à la taille d'une montre et qu'ils permettraient d'être connectés à tout le monde, et que la masse de cette information serait combinée pour que j'en obtienne les meilleures indications à toutes les questions que je me posais.
Avec un ami on avait même, après avoir attendu une heure un rendu en 3d, supposé l'époque qui découlerait d'un rendu qui mettrait 1/30ième de seconde à se calculer.

Ces rêves m'ont conduit à rester enfermé chez moi à travailler sur des multitudes incroyables de choses à l'écart de tout marché et de toute demande, motivé uniquement par mes ambitions. Mais je découvris bien vite qu'être bien intentionné ne justifiait aucunement que je sois payé, et que pour cela il fallait profondément compromettre ces rêves, voire carrément les oublier.

Ensuite, l'informatique n'a semble-t-il pas suivit un bon chemin, car au lieu de se combiner, les informations et les solutions ne font que se disperser, et au lieu d'apporter des réponses et des solutions, la présence de milliards de personnes connectées ne produit qu'un grésillement comme un bruit blanc.

Tout comme le veut l'industrie, le consommateur est entièrement et seul responsable de tout ce qui se passe de mal dans le monde, et les entreprises ne font que leur vendre ce qu'ils veulent, et dont on se figurer qu'ils pourraient se passer. C'est toujours aux utilisateurs de partir d'une intelligence nulle pour ensuite se faire avoir mille fois avant d'en tirer la moindre leçon, qui elle à son tour peine à devenir culturelle.

Et enfin politiquement, c'est pareil, c'est aux citoyens d'être responsables de ceux pour qui ils votent, alors qu'ils n'ont qu'une information extrêmement partielle de la réalité historique, ou des compétences requises pour être une personne ayant les épaules pour porter l'histoire.

Et, alors que les langages informatiques se multiplient et se factorisent (en s'appuyant les uns sur les autres), dans le même temps on observe que les tensions et les conflits internationaux vont en croissant, que les modèles alternatifs de société ont le plus grand mal à émerger, et que les états sont de plus en plus déresponsabilisés, au profit des multinationales, qui comme des robots, ne font qu'appliquer méthodiquement les méthodes qui leurs permettent de s'enrichir le plus possible, au détriment de toute autre considération, et avec l'assentiment populaire de gens qui continuent de croire en un système pourtant devenu caduque.

Bref le mouvement observé relève plus de l'évaporation et de l'émiettement que des promesses faites par l'informatique, et de sa capacité phénoménale à juguler des quantités inimaginables d'informations.

Voilà où je veux en venir. Si seulement la moitié des 8 hommes les plus riches de la planète dont vous faites partie s'associaient, il n'y aurait plus aucune famine ni maladie en dix ans, ni aucun crime ou guerre, hormis les affaires banales.

Il est parfaitement possible de le faire, à condition seulement d'en avoir les moyens, et comme c'est impossible de rivaliser avec vous, autant vous le demander tout de suite.

Quand j'ai commencé à concevoir des logiciels, j'ai aussi conçu les systèmes sous-jacents, leurs "frameworks", leur environnement. J'ai vite compris que pour concevoir un système social c'était comme concevoir un système d'exploitation, un incessant aller et retour entre les applications de ce système, et les besoins partagés par ces applications. Quand j'ai su très jeune que j'allais devoir concevoir tout un système d'exploitation, cela m'est apparu impossible, titanesque. Mais aujourd'hui (l'ayant fait) je sais que concevoir un système social en entier est tout-à-fait envisageable, sans la moindre crainte.

Les bases peuvent être jetées et les phénomènes s'articuler autour de ces bases, quitte à les faire évoluer, mais sans toutefois perdre de vue leurs principales qualités, que sont leur recherche de justesse.

Et ce sont ces bases que j'aimerais vous livrer.

Je me dis que vous pourriez le faire, si au bout de compte vous admettiez que votre engagement dans la charité est bien trop modeste et insuffisant, face à l'immensité de la pression libérale sur l'espèce humaine.

Une société ne saurait se bâtir sur le chantage d'un commerce pour lequel chacun se bat, peinant à rembourser son quotidien, alors que tout tombe en ruine autour de nous.

Il doit se produire quelque chose de constructif, comme ce qu'on appelle "la croissance", sauf que cette mesure serait attachée à des choses réelles.

La civilisation doit se munir d'objectifs à long et très long terme, tels que produire un jour une civilisation où tout sera gratuit, automatique, et optimisé au maximum. Un monde où les enfants qui naîtront seront reconnaissants de la somme du travail de leurs aïeuls.

Je me demande pourquoi vous ne le faites pas, et puisque les idées viennent à ceux qui n'en n'ont pas les moyens, moi qui suis très pauvre, je vous les livre.

Pour qu'un système social soit viable à petite comme à grande échelle, il faut que les petites engrenages fassent bouger les grands, selon le principe de "une pierre, deux coups". La question est celle de la contribution collective à des chantiers à grande échelle.

Sauf que ces "profits" doivent s'évaluer rationnellement, comme on dirait, "en nature". Car après tout si on emploie l'argent c'est pour ne pas se compliquer la vie avec les détails de ce qu'ils représentent mais maintenant qu'on est arrivés à l'époque de l'informatique, on le pourrait.

De même, si au lieu de penser en argent on pense "en nature", le but des industries, et le résultat de leur activité seraient exactement similaires, puisque exprimés en nature. Leur bilan serait la différence entre ce qu'ils ont produit de ce qu'ils ont prévu, et ce qu'ils ont produit sans le vouloir. (Pour comprendre cette phrase, il faut inclure dans "ce qui est produit" les conséquences néfastes indésirables).

Fiers de cette information, leur valorisation et les financements qu'ils reçoivent en subiraient les conséquences.

Si en plus de cela les entreprises ne peuvent que produire ce pourquoi on les finance, et que tous les biens qu'ils produisent sont gratuits à condition d'être utilisés à bon escient, et que ces "financements" qu'ils reçoivent sont eux aussi en nature, en énergie humaine, alors leur premier intérêt serait d'être le plus intimement possible connectés à la réalité.

Et si les gens, au lieu d'argent, reçoivent ce dont ils ont besoin, de façon inaliénable pour les choses de première nécessité, et de façon optionnelle pour les choses qui coûtent un peu cher, il ne leur reste dans la vie qu'à choisir librement les disciplines pour lesquelles ils sont les plus aptes et passionnés.

Quand on pense à tout ce génie humain broyé dans la misère du quotidien, et à tout ce gâchis auquel ils sont forcé de contribuer, on ne peut pas dire que notre civilisation a la moindre chance d'aboutir à un monde meilleur.

Mais si, simplement, au sein de nos transactions on parle de Droit, de justice, d'effets, de légitimité, et de toutes les autres caractéristiques dimensionnelles et mesurables ou estimables - au lieu de goupiller tout cela en une valeur aberrante en terme d'argent - le paysage est radicalement changé.

Ce qu'il nous faut c'est donc le logiciel qui permet cela, capable de déclencher des transactions, même si sa réciprocité passe par un réseau de plusieurs personnes au lieu de n'être qu'entre deux seuls et uniques opérateurs.

C'est à dire que le logiciel déclencheur de transactions doit être capable de produire par prédiction le résultat de cette transaction et d'estimer la vigueur de son intérêt pour la communauté ; sachant qu'en réalité de toutes manières, caché sous le terme d'argent, il y a l'aval de tous ceux qui travailleront à produire les marchandises que le vendeur obtiendra.

Là, on parle d'un monde où on affiche clairement ce qu'une transaction va entraîner, et où on implique d'office tous ceux qui y seront mêlés, même involontairement.
En effet voyez-vous ce qui se passe si un voleur achète un bœuf ? Personne n'étant impliqué dans son vol, aucun vendeur n'est habilité à le lui fournir.

Donc résumons les trois idées fortes :

- Estimation de la valeur en nature
- Gratuité organisée de façon rationnelle
- Implication des acteurs dans l'avalisation des transactions

On peut imaginer ce que les "grands projets" donneront comme mal à nous super-ordinateurs, en calculant l'intérêt de toutes les personnes impliquées, et que ces décisions reviendront à ces personnes, à qui il serait périodiquement exposé les tenants et aboutissants pour lui, ses proches, sa ville et son pays, les avantages et inconvénients de la fabrication, par exemple, d'un Mickey géant ?

Ce qui est important c'est d'opposer à l'irrationalité de la valeur en argent, une information substantielle et sans aucune mauvaise surprise. Qu'on sache à quoi s'attendre, et qu'on puisse mesurer la réalité de ce qu'on est en train de faire, ou d'accepter.

Si tout cela vous paraît obscur, cela ne le sera plus quand vous entendrez le terme de "transaction sociale". La clef, au fond, est de faire intervenir l'intelligence collective dans le déclenchement, ou non, des transactions.

C'est ici que s'opère le basculement de paradigme, entre un système marchand ayant engendré l'arnaque, la dépendance, l'asservissement, en un système (véritablement) "social", axé sur l'équité, la justice et la prise en compte simultanée d'une infinie complexité de paramètres.