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Le respect de la Loi

Qu'on se fasse arnaquer par des petits caractères en bas de page, ou déposséder de ses terres par des actes signés par des tierces personnes, forcés de voter, se déshabiller, ou de se soumettre, c'est toujours sous le joug des règlements auxquels les hommes relèguent leur intelligence.
Face à un criminel hésitant on pourrait le convaincre de changer de voie, mais face à un système, même une fois arrêtée l'inertie de la roue de destin met du temps à se dissiper.

Cette propension à reléguer l'intelligence ou la logique à des lois, ou des comportements culturels, est proprement primitive.
Ceux qui, par exemple, ont peur de la technologie, subissent trois flux distincts :
- l'ignorance de la technologie
- l'inégalité évolutive entre la technique et la psycho-affectivité
- et la tendance à se soumettre à des règlements
Le résultat est que leur peur est celle de leur soumission aveugle.

Il y a bien des raisons vagues et conscientes de se soumettre à la loi : aussi bien l'inintelligence que la sagesse le préconisent. Le problème apparaît quand l'application de la loi est génératrice d'injustice.
Dès lors la soumission en conscience devient douloureuse.

Il y a bien des tribunaux pour trancher dans les décisions difficiles, mais ils sont limités par la loi, et ne peuvent exercer leur sens de la justice qu'entre les bornes de son imprécision.
Et outre les lois proprement dites, que faire quand toute la somme des procédures, usages, coutumes, "buts dans la vie", désirs, leitmotivs sont eux-mêmes générateurs de cette injustice ?

Le système du marchandage est devenu un ogre qui se nourrit de l'énergie humaine pour sans cesse plus encore la dompter, l'écraser, la vider de toute humanité. En pratique toute personne qui "produit des richesses" ne fait que contribuer à l'inflation.

On le voit, si c'est parfois difficile de se faufiler entre les lois pour trouver l'apaisement d'un minimum de justice, cet acte conscient se heurte à des procédures que l'on se figure indéfectibles, irréfragables. Et quand il est question de remettre en cause tout, absolument tout, de la motivation profonde qui ébloui les enfants (celle de la richesse) au professionnalisme des plus compétents, le notion même de "justice" décolle et va se loger derrière la Lune. Elle devient lointaine, inaccessible.

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La technologie nous enseigne à dissocier et recombiner les processus, et nous permet d'explorer des lois de la nature, la systémique, les problèmes topologiques, et toute une discipline de la connaissance.
Notamment le principal aspect est l'interaction entre la conception et l'usage des règles qu'on est bien tentés de se forger. Ces règles, ou procédures, promettent de simplifier, nettoyer, améliorer l'évolutivité du logiciel. Sans cesse on garde son évolution en complexité sous contrôle.

En vue de cela un système social aberrant comme celui du marchandage paraît dérisoire, inopérant, hors de contrôle. C'est même un miracle que des humains vivent à peu près normalement dans cette mascarade systémique.

Une dimension flagrante apparaît lors du durcissement des lois, dû à leur augmentation en nombre et à leur formulation de moins en moins générique. Pour être clair, une loi générique est une "loi" tandis qu'aussitôt qu'un objet ou sujet est précisé, il s'agit d'une exception à une loi, d'un règlement. De facto elle entre en conflit avec la "loi" dont elle procède, même si elle n'est pas formulée explicitement ; Elle découle de la logique.
Et en troisième apparaissent des "manières de faire" qui proviennent de la réplication d'exemples fonctionnels et qui peuvent allègrement subsister sous forme de tradition culturelles, parfois en prenant des formes qui vont affecter aussi bien les schémas comportementaux que la linguistique.

Ainsi "la façon dont la société fonctionne" est surtout un amoncèlement de reliques de procédures désuètes, qui sont très fortement connectés aux lois, surtout les plus anciennes. Notamment cette interaction peut être celle d'un renforcement mutuel, allant dans un sens qui, lui, n'a pas été sous-pesé par les besoins, ou tout du moins, n'est pas rationnel.
C'est ainsi que le totalitarisme est avant tout une tautologie, puisque sa logique repose sur ses propres attributions, et que la loi, qu'on croit solide, est en fait conçue sur mesure pour les besoins des puissants. C'est comme quand une fonction générique qui empêche de faire une chose "il suffit de la modifier, quitte à impacter très légèrement tous ceux qui en dépendent".

En informatique on fait cela, mais le moins possible, et au fur et à mesure se consolident des procédures qui deviennent infaillibles. Cela s'opère de façon déterministe, et scientifique. Au final les "lois" qu'on obtient sont avant tout une riche palette de moyens qui permettent de combler 90% des besoins, y compris ceux auxquels on n'avait pas pensé. Cela devient un outil de plus en plus formidable et inspirant du "respect".

La pratique de cette algorithmie donne des noms à ces événements, qui sont d'habitude trop intriqués pour être démêlés. On voit que c'est malsain de penser de façon unitaire, en forme de gouvernement puis de dépendances. On a besoin d'une évolution harmonieuse en complexité et pour cela on dimensionne les différentes familles de procédures ou de techniques. Certaines relèvent d'une "empreinte" globale, et d'autres de solutions intermédiaires ou partielles. Le plus notable est qu'on n'est plus dans un schéma de type hiérarchique, mais celui d'une "douce redondance". En effet la chose la plus remarquable est que nos "lois" en programmation sont souvent déclinées en un schéma de type 80-20 : chaque procédure existe deux fois, une hyper-générique utilisée dans 80% des cas, qui sont les cas principaux en petit nombre, et une autre adaptative utilisée dans 20% des cas, qui sont en très grand nombre.
Ensuite au cas pas cas on peut créer d'autres déclinaisons de cette première déclinaison, qui sont potentiellement "taillées sur mesure" pour des exceptions non négligeables.

C'est assez philosophique d'y voir "la nature" ou "les lois de la nature" quand on se trouve devant une belle mécanique qui s'illustre aisément pas des faits de la physique. Car devant nous on a des "lois" et règlements qui sont comme des immeubles, allant du plus grand au milieu aux nombreuses petites maisons en lointaine périphérie.

Cela devient instructif quand ça commence à déteindre sur notre vision du monde, c'est à dire sur le plan mécanique, notre façon de le catégoriser. En voyant les procédures se décliner de façon fractales, entraînés à ne faire confiance à ce qui est solidement ancré qu'après en avoir fait la critique et compris les aspects, forme l'esprit à devenir résilient et capable de se voir en tant que concepteur de la loi, au moment où on sent venir la moindre faille logique. On a l'esprit aiguisé pour cela.

La loi, ou la foi en la loi, ne doit jamais être aussi monolithique qu'on se le figure, en étant fraîchement échappé du moyen-âge. Toute cette construction n'est stable, ne sert de référence, et n'est adulée qu'en mesure de la somme d'intelligence qu'il a fallu pour la concevoir, et de l'investissement personnel qu'il représente.

Il faut que les humains soient activement capables de contribuer à cette édification logique et systémique, pour qu'il y voient le fruit de leur action. Et qu'ils soient les premiers à-mêmes de les contredire, les critiquer ou les rénover.

Ce qu'on voit aujourd'hui est une loi, et un système générant ces lois, qui sont hautement critiquables, voire mortels. On assiste à une société qui s'effondre car prisonnière de sa foi en la loi, sur laquelle les esprits peu éduqués on besoin de s'appuyer pour, ne serait-ce que, se forger une identité.
L'extrême limite de la robustesse d'un système, aussi inique soit-il, est finalement l'égo par lequel les hommes manifestent leur désir primitif de s'affirmer, en tant que bons utilisateurs de règles qu'ils ne s'aventureraient jamais à remettre en cause.

Là où on en arrive, c'est à cette peur de la technologie, qui est une peur de la soumission à sa propre calculatrice. Ceci s'affiche comme un symptôme de l'incapacité, et de l'effroi provoqué par l'exercice qui consiste à devenir "législateur", aussi complexe que celui de devenir "développeur" avec des dizaines d'années d'expérience.

Pourtant c'est là que se trouve l'issue de la crise systémique actuelle, dans le fait de devenir un acteur, un producteur, un contributeur, un théoricien, un concepteur à part entière du monde dans lequel on veut vivre.

Il ne s'agit pas tant, ici, de tout raser pour tout repenser de façon à en obtenir le contrôle, et la compréhension, que de s'approprier l'existant pour en obtenir la maîtrise.
Cela requiert que chacun soit capable de sous-peser, à chaque nœud, chaque étape, chaque niveau de la société, ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, et de devenir capable, par l'entraide, par l'inspiration de ce qui marche, d'opposer des raisons et des solutions de plus en plus solides, concrètes, indéfectibles et indéniables.

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Illustration :

On recherche une nouvelle forme d'énergie ? Mais elle n'existe pas, car ce qu'on cherche est monolithique, et finalement ça finirait entre les mains d'un dément. Avec l'inconvénient, quelle que soit cette solution, de conduire à la destruction des autres, et à au tarissement de son carburant.
La seule bonne solution est plurielle, c'est la multitude, qui permet à la fois de répartir les risques, à la fois d'être adaptée à chaque cas de figure, et à la fois d'en garder un contrôle populaire. En réalité, "la" solution à l'énergie existe déjà, il suffit simplement de multiplier et décliner toutes les solutions connues, à toutes les échelles. Il y aura un système primaire, un secondaire, et de nombreux système tiers.

La diversité

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On parle de désobéissance civile quand l'arbitraire de la loi passe le cap de l'outrage, et qu'il devient légitime de s'y opposer. Mais cette dénomination reste encore trop conflictuelle, armée de peur et de craintes, comme un défi de l'autorité.
Mais il est temps de passer outre cette crainte (et au-delà de cette colère) en se rendant capable de rivaliser avec cette "autorité", purement psychologique (et sur laquelle prennent appui tous les malfaiteurs et arnaqueurs de la terre), en devenant concepteur, penseur, et législateur de la loi.

Après tout ce qui fait qu'un loi est respectée, est sa justesse ; c'est un peu comme une chanson. Il ne s'agit jamais d'un rapport de force, ou d'une "logique irréfutable" (car déjà c'est tautologique, avec le risque de se perdre en route), mais il s'agit de trouver la note juste par laquelle tout se passe le mieux possible.

Ainsi, "la loi", tout comme ce qui régie un logiciel (qui ne demande qu'à être logique), ne suit pas tant l'inspiration de son auteur ou une quelconque spécialisation, que les sortes de lois de la nature, avec lesquelles elle entre en résonance. Et c'est seulement quand cela arrive, que la loi est "juste".

La désobéissance sociale ne consiste pas tant à "désobéir" ou entrer en conflit, (ça on le laisse à ceux qui on un esprit monolithique) qu'à devenir capables de repenser, reformuler, et enfin contribuer et améliorer les lois qui régissent une société en paix. En réalité tout l'enjeu de l'évolution est de découvrir ces lois.
Et c'est parce que leurs produits sont ineptes que ces lois sont ineptes. Ce n'est pas en "obéissant plus" que la loi sera meilleure. C'est seulement quand loi est une source d'inspiration et de fierté que la société peut évoluer en toute plénitude.

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De ces faits, les "lois" devraient dès le départ être formulées sous un intitulé ultra-générique, tel que celui-ci :

- Aucune loi ne justifie l'injustice.
- Toute loi n'est qu'un produit de la sagesse, et n'agit que sous forme de recommandation.
- Le respect de la loi n'est convenable qu'après un consentement moral avec elle.
- Le non-respect de la loi ne permet que de constater son insuffisance.
- Tout individu respectant la loi au détriment de la justice se rend coupable de crime.
- Toute loi n'a que la valeur du sens critique et moral que chacun peut lui opposer.
- La respectabilité de la loi ne dépend que d'elle-même, et du soutien moral dont elle bénéficie.
- Toute loi n'est qu'un moyen de tendre vers la justice, et ne peut se targuer de constituer la justice elle-même.