09/06/2006 3 min #1192

L'Américain Final

Le 4 juin 06 à 17:17, thibaut a écrit :

Hunter S. Thompson, disparu récemment, était (et reste) une voix

tonique et provocatrice de la littérature américaine. Ce coup de

colère magistral et hilarant, tiré de sa correspondance, est à

restituer dans le contexte de l'opposition radicale que vouait l'auteur

à ceux qu'il considérait comme les fossoyeurs de l'espoir d'une

Amérique des libertés, née dans l'effervescence des années 60, et

bien vite massacrée par les Johnson, Nixon et consorts.

Dans le contexte politique de l'Amérique actuelle, cette voix est un

écho parfaitement de circonstance.

JOHN WAYNE / LE REQUIN-MARTEAU

(tiré de "Gonzo Highway")

Hunter S. Thompson

Ce pays est si fondamentalement pourri qu'un sale bigot comme John

Wayne y est un grand héros national. Thomas Jefferson aurait été

horrifié par un monstre tel que Wayne, et Wayne (eût-il pu effectuer

le saut dans le temps) aurait été fier de pouvoir frapper à coups de

crosse un «sale radical » comme Jefferson.

John Wayne est le dernier symbole avarié de tout ce qui a foiré dans

le rêve américain il est notre monstre de Frankenstein, un héros

pour des millions d'individus. Wayne est l'ultime «Américain» voire

l'Américain final. Il bousille tout ce qu'il ne pige pas. Les ondes

cérébrales du «Duke» sont les mêmes que celles qui parcourent le

cerveau du requin-marteau, une bestiole si stupide et si vicieuse que

les scientifiques ont abandonné tout espoir d'y comprendre quelque

chose, et le décrivent comme un «archaïsme» inexplicable. Le

requin-marteau, disent-ils, n'a pas évolué depuis un million

d'années. C'est une bête impitoyable, stupide, qui ne sait faire

qu'une seule chose : attaquer, blesser, mutiler et tuer.

La science moderne ne dispose d'aucune preuve comme quoi le

requin-marteau aurait eu des ancêtres, apparemment il n'a pas non

plus de descendants. Sauf que, sur cette question, la science se

trompe, du moins en partie. Comme bon nombre d'espèces, le

requin-marteau a évolué en changeant d'habitat. Les plus évolués

d'entre eux ont quitté leur habitat marin pour apprendre à marcher

sur terre. Ils ont appris à parler américain malgré leur cervelle de

moineau et certains d'entre eux ont migré à Hollywood où ils ont

été fort prisés en tant que figurants (voire héros) et utilisés

dans des centaines de films dits de «cowboys».

Le nouveau requin-marteau faisait un cowboy parfait. Il était vicieux,

stupide et ignorant de tout hormis de ses propres frousses et de ses

propres appétits. Il tabassait à mort quiconque le mettait mal à

l'aise, quelle qu'en soit la raison. Le requin-marteau faisait un

guerrier parfait. Il défendait le drapeau. N'importe quel drapeau. Il

a appris à comprendre des mots tels que «ordres» et «patriotisme»,

mais le secret de sa réussite était son goût immémorial pour le

sang. C'est dans l'action qu'il se révéla. Mais il n'avait pas un sou

de jugeote ; aussi fallait-il le guider.

Le requin-marteau était le type que vous engagiez lorsque vous vouliez

buter des Indiens. Il était également disponible pour casser du

nègre. Puis, plus tard, pendre haut et court les Wobblies. On lui a

fourni un badge et une matraque et, aux alentours de 1960 ou

peut-être même 1860 , l'Éthique du requin-marteau a été le Rêve

Américain. (...)"

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