09/06/2006 5 min #1191

Qui contrôle quoi?

Le 4 juin 06 à 10:56, AJ_H (a) a écrit :

Bonjour

On nous parle surtout "d'économie sociale de marché" ..

Voici ce que j'écrivais à ce sujet au moment du TCE

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" : Vous trouvez, dans le projet de Constitution, la mention " Economie

sociale de marché hautement compétitive". Ah, direz-vous, une économie

de marché qui en plus est sociale, c'est bien cela qu'il nous fallait!

Hélas, je suis obligé de vous contredire...

Ce texte est l'écriture d'une véritable ligne politique. Il ne fait que

reprendre, en les systématisant, les principes qui régissent la

construction européenne depuis le milieu des années 1980. (une grande

partie de ce qui suit est extraite d'un article de Serge le Queau)

L’article I-1 est révélateur: il définit explicitement les missions de

l’Union européenne. "un marché intérieur où la concurrence est libre et

non faussée". et "œuvre pour le développement durable de l’Europe fondé

sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix,

une économie sociale de marché hautement compétitive (...)". Concurrence

libre, stabilité des prix, économie sociale de marché : ces trois thèmes

sont devenus tellement courants dans les discours politiques des

gouvernements européens qu’on risque d’oublier qu’ils viennent tout

droit d’une école de pensée structurée autour de principes économiques

qui sont devenus les dogmes pour l’action politique européenne. Cette

école de pensée, c’est, justement, l’ "économie sociale de marché " (en

allemand Soziale Marktwirtschaft) qui est un "faux ami". L’"économie

sociale de marché" ne renvoie pas du tout à un mixte entre économie

sociale et économie de marché. Il s’agit d’un courant de pensée né dans

l’Allemagne fédérale d’après-guerre et rassemblant des économistes

conservateurs autour de la revue Ordo (d’où l’autre nom de ce courant,

l’"ordolibéralisme"). Ses fondateurs ont très largement influencé la

politique économique des chanceliers allemands.

Leurs théories ont été reprises et radicalisées par les traités

européens qui se sont succédés depuis une vingtaine d’années. Ces idées

constituent l’armature intellectuelle des décideurs de l’Europe

d’aujourd’hui. Dans le personnel politique ou chez les hauts

fonctionnaires de tous les pays européens, on retrouve des tenants

intransigeants de ces dogmes, pas toujours perçus en tant que tels.

L’économie sociale de marché est fondée sur deux piliers théoriques que

l'on retrouve dans le projet de constitution:

- Le premier pilier est la politique monétaire qui doit être soustraite

aux mains du pouvoir politique, donc des citoyens, pour être assumée par

des experts indépendants, condition nécessaire pour éviter une souplesse

monétaire, considérée comme "laxiste", qui aboutit à des risques

inflationnistes.

- Le deuxième pilier est la politique de la concurrence qui devient le

cœur de toute la politique économique. Les ordolibéraux estiment que les

autorités doivent intervenir le moins possible dans la vie économique.

La politique d’unification du marché intérieur inspirée par l’économie

sociale de marché s’appuie donc sur des postulats très clairs ; il n’est

pas étonnant que la direction empruntée aille systématiquement vers le

démantèlement de tous les services publics la position dominante sur le

marché est insupportable aux tenants de la concurrence pure et parfaite.

On peut comprendre aussi que la fameuse "directive services" de Frits

Bolkestein n’était en aucune façon une erreur, sauf une erreur de timing

risquant de faire capoter l’issue positive des référendums nationaux de

ratification. L’ouverture à la libre concurrence intracommunautaire des

services est cohérente avec la logique ordolibérale de la commission:

c’est l'objectif profond. Le droit du travail, les systèmes de salaires

socialisés, toutes ces conquêtes du salariat sont vues comme des

obstacles à la constitution d’un marché unifié et dynamique des

services. Ce secteur étant aujourd’hui considéré par les grandes

entreprises et par la Commission européenne comme potentiellement riche

de profits futurs, le dumping social est à l’ordre du jour. La France

devra-t-elle se mettre au niveau des législations sociales lituaniennes

ou chypriotes ?

Rien dans le texte du traité ne laisse penser le contraire,

Comme le disait si bien l’ancien commissaire Bolkestein : "Si les

libéraux considèrent la liberté comme une évidence, ils ne se prononcent

pas quant à la manière dont chacun doit utiliser cette liberté. (...) La

liberté, a dit un jour l’ancien président des États-Unis Ronald Reagan,

c’est aussi la liberté d’être idiot. Ou, pourrions-nous ajouter, la

liberté de se replier sur soi-même, de manquer d’ambition ou même,

d’être malheureux". En plus de construire les conditions objectives

d’une précarisation et d’une paupérisation d’une grande partie du

salariat par ses dispositifs et ses politiques publiques, l’Europe

ordolibérale développe et diffuse une théorie justifiant

philosophiquement le développement de la pauvreté et de l’exclusion,

dans laquelle les victimes du système ont fait le choix d’être minables,

tant pis pour eux, c’est cela la liberté..."

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Cordialement

AJH

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