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I. Une révolution du droit international public : Réflexions sur la destitution du Président de la République en vertu de l'art. 67 de la Constitution du 23 février 2007

1 - La renaissance de la "Raison"

Par deux fois déjà, je vous ai entretenus de l'étendue, de la nouveauté et de la fécondité du champ non seulement ouvert, mais imposé à la pensée philosophique, politique, anthropologique, psychologique, historique et même psychanalytique par la nécessité, pour les juristes internationaux de demain, d'approfondir leur réflexion sur l'art. 67 introduit le 23 février 2007 dans la Constitution française par le biais d'une procédure de destitution pure et simple pour cause " d'inaptitude manifeste " d'un Président de la République pourtant régulièrement élu par le verdict du suffrage universel ; car, vous le savez, dans toutes les grandes démocraties, le vote populaire fonde une souveraineté de la raison politique supposée avoir pris légitimement la relève de l'infaillibilité doctrinale des théologies traditionnellement tenues pour bénéficiaires de l'autorité qu'une " révélation " du ciel leur confère.

La Constitution modifiée le 23 février 2007 et la défense de la souveraineté nationale, 14 mars 2007

A ce seul titre, il s'agit d'une révolution philosophique considérable et qui mérite d'autant plus de susciter votre réflexion anthropologique sur les fondements de la " vérité " gouvernementale dans les démocraties que la France de la raison politique est également la théoricienne de la substitution des décisions lucides d'une nation supposée devenue logicienne à celles des oracles du sacré. Depuis Joseph de Maistre, la démocratie mondiale cherche à se donner l'autorité d'une souveraineté à la fois réputée immanente à l'opinion du plus grand nombre des citoyens et néanmoins inspirée par une manière de finalité confusément gravée d'avance dans " l'esprit de liberté " de l'humanité tout entière, donc habilitée à conduire le monde en qualité de remplaçante attitrée et assermentée d'un mythe religieux fatigué. Je rappelle que depuis vingt-quatre siècles, la philosophie oppose les verdicts de la raison à ceux de la simple opinion publique, donc le jugement de Socrate à l'irréflexion de la multitude. Mais la raison, elle aussi, a une histoire.

2 - Comment peser la notion " d'inaptitude politique " ?

Dans ces conditions, comment réfuter ou valider l'hypothèse catéchétique de l'infaillibilité native de la majorité des votants ? Par le relais de quelle autorité qu'exercerait une Raison réputée souveraine et dont la solitude serait supposée plus légitime que celle de la nation tout entière armerons-nous le droit constitutionnel d'une intelligence de la politique supposée transcendante à la sottise des Etats et des peuples et qui fonderait les Constitutions sur la sagesse des " lois non écrites " qu'évoquait Antigone ?

EXISTE-T-IL UNE ETHIQUE DE L'HISTOIRE ? Lettres à la génération de demain IV - Quel est le contenu de souveraineté du peuple français 13 septembre 2007

Mais qu'en serat-il de cette raison supérieure et comment argumenterait-elle afin de donner la substance d'un corps doctrinal irréfutable à la démonstration de l'inaptitude politique du Président de la République? Laisserez-vous la notion d'inaptitude tomber dans le rachitisme, ce qui ferait mourir de consomption toute la Constitution française, tellement il est décisif que vous sachiez si le chef de l'Etat est à la hauteur de sa fonction ? Pour emprunter un chemin de la réflexion ausssi indispensable à tracer, il convient, en tout premier lieu, que vous insistiez sur le fait que le substantif " inaptitude ", même qualifié de "manifeste ", est demeuré d'usage exclusivement juridique jusqu'au XVè siècle. Cette notion n'est donc en aucun cas végétative, mais strictement politique. Par conséquent, il est expressément demandé aux élus de la nation réunis à Versailles de juger de l'incapacité intellectuelle et psychologique du Président de la République française d'exercer dignement et efficacement les hautes responsabilités dont il a été investi par une volonté nécessairement sacralisée dans l'inconscient de la nation - celle dont l'autorité est censée exprimer la droiture du jugement de la moitié des électeurs plus un. Il ne vous échappera pas que l'accusateur socratique d'un suffrage populaire subrepticement sanctifié par un ego collectif que les psychanalystes appellent un surmoi devra se montrer plus convaincant que l'accusé dans son box, parce que le peuple que vous aurez à guider ne pourra se réfuter lui-même par la voie de l'art. 67 de la Constitution que s'il confie à quelques cerveaux bien choisis le sceptre d'une raison qu'il jugera supérieure à la sienne.

Mais puisque les élus du peuple ne sont pas non plus des Phénix, seuls des constitutionnalistes à la recherche d'un approfondissement abyssal de leur propre discipline se révèleront en mesure de donner corps au concept d'inaptitude politique et d'en enseigner la logique aux simples députés. Comment le droit public de demain s'informera-t-il auprès de Sophia et de Périclès réunis de la nature et des qualités des vrais chefs d'Etat ? Comment précisera-t-il la spécificité des aptitudes dont bénéficie ou des carences dont souffre tel ou tel d'entre eux ? Comment mesurera-t-il les forces intellectuelles et l'éthique que requerra l'exercice des hautes compétences que le Président de la République française sera appelé à démontrer ? Comment prouvera-t-il, par exemple, que M. Nicolas Sarkozy s'en trouvait " manifestement " dépourvu ?

3 - Une révolution philosophique du droit constitutionnel

Je ne sais si les constitutionnalistes cicéroniens qui ont eu le courage moral et philosophique d'attribuer à la science française du droit public une portée civilisatrice que le régime démocratique moderne attend depuis 1789 ont aussitôt compris l'immensité de la tâche à laquelle ils s'attelaient, qui n'est autre que la nécessité politique de ne pas substituer à l'infaillibilité de droit divin des monarchies d'autrefois l'infaillibilité non moins mythologique d'un peuple-roi. Constatez donc d'emblée avec moi qu'il n'est pas de coup d'Etat plus philosophique que d'introduire dans la politique contemporaine la question des fondements de toute autorité publique légitime et de se demander comment une interrogation aussi soupçonneuse se placera au cœur des grandes démocraties d'aujourd'hui.

Tenter de donner au pouvoir d'une espèce en évolution, donc inachevée, sa véritable rationalité et faire respirer l'air des hauteurs au droit constitutionnel de votre génération est assurément une belle et noble ambition, même si elle doit effaroucher le monde entier d'aujourd'hui; car, encore une fois, une civilisation française dont l'esprit ne poserait pas au chef de l'Etat la question du "Connais-toi" dont l'Occident tâtonnant nourrit sa marche vers la raison depuis vingt-quatre siècles et dont les démocraties modernes sont censées porter le flambeau, une civilisation française qui refuserait de peser de siècle en siècle l'intelligence et l'éthique de ses élites, une civilisation française qui entendrait s'aveugler sur la qualité du pouvoir qu'elle exerce, une telle civilisation, dis-je, courrait le risque de tomber entre les mains d'un démagogue supérieurement doué dans son ordre. Vous devrez donc éduquer une magistrature suprême qui ne soustrairait pas ses décisions à la critique philosophique des fausses certitudes dont l'entendement de l'espèce humaine se nourrit ; sinon, vous mettriez en place une cité dans laquelle les décisions des tribunaux de première instance seraient proclamées sans appel.

Donnons ensemble acte à la France de ses chances de faire prendre un tournant décisif à la politologie mondiale à la suite de la décision mémorable qu'elle a prise le 23 février 2007 d'introduire dans sa Constitution un appel pressant à peser la faiblesse ou la solidité de l'encéphale du Président de la République, donc à juger souverainement du degré de raison dont disposent les pilotes de l'histoire de la planète. Mais qu'est-il advenu de la " déesse Raison " à l'aube du XXI siècle ?

4 - Qu'est-ce qu'un chef d'Etat ?

Pour tenter de donner à l'article 67 de la Constitution française toute sa portée intellectuelle et éthique il convient que vous précisiez les contours de la vocation dont les vrais chefs d'Etat sont compénétrés et de la distinguer de celle des hommes politiques ordinaires, dont la fonction, naturellement timide et craintive, est celle des simples gestionnaires des affaires courantes. Aux yeux de ceux-là, la notion "d'inaptitude manifeste " demeure tout administrative, donc fort aisée à constater. En revanche, la notion " d'inaptitude manifeste " du Président de la République française ou des Etats-Unis d'Amérique demandera de vous un examen critique armé d'une pénétration d'esprit et d'un esprit politique d'avant-garde, et cela non seulement parce que la France est l'héritière d'une monarchie sacrée, comme je vous l'ai déjà rappelé, mais parce que le cerveau actuel de l'espèce qualifiée d'humaine par anticipation est demeuré théologique sur la plus grande surface du globe. Un chef d'Etat échappe donc nécessairement à l'inaptitude spectaculaire, superficielle et banalisée du pouvoir bureaucratique. Son destin teste sa capacité de se colleter avec le tragique de son époque, qui n'est autre que celui de l'infirmité cérébrale du simianthrope de son temps. De quelle avance intellectuelle doit-il disposer sur son siècle ? Que pensaient Marc-Aurèle ou Trajan des hosties offertes aux dieux à chaque débordement du Tibre ?

Un vrai chef d'Etat est donc appelé à contourner la définition même de la raison politique de ses congénères; et c'est à ce titre qu'il doit s'armer d'une intelligence visionnaire - aptitude qui n'est précisément pas " manifeste " aux yeux des esprits bureaucratiques. Les grands juristes de votre génération seront investis de la mission d'élever le droit constitutionnel français à la capacité de peser l'âme et le cerveau des chefs d'Etat des grandes démocraties sur la balance qu'on appelle l'histoire ; et ils devront se demander au premier chef comment l'Europe d'aujourd'hui devra définir la politique afin de bien séparer la gestion municipale des affaires publiques de la connaissance prophétique du destin temporel et intemporel des civilisations.

5 - Des Etats et des hommes

Les juristes internationaux qu'attend votre époque auront pour tâche première de formuler les lois qui commandent l'expansion des grands empires, ce qui leur demandera rien moins qu'une plongée dans les entrailles simiohumaines de l'histoire. Mme Yasmina Reza rapporte qu'en septembre 2006, M. Lévitte, alors ambassadeur de France à Washington, a exposé à M. Sarkozy, avant sa réception par le Comité juif mondial de New-York, que le Président Bush est un Texan de souche et qu'à ce titre, il est très sensible à l'amitié, de sorte que ce grand sentimental s'est senti vilainement trahi par Siegfried, dont le Chancelier Schröder portait alors l'armure. Pour les interprètes d'élite de l'article 67 de la Constitution française, la question à traiter sera celle de " l'inaptitude manifeste " du chef d'un grand Etat étranger qui s'imagine sincèrement - ou auquel on aura réussi à faire croire - que les relations entre les nations démocratiques seraient celles que leurs dirigeants entretiennent entre eux.

Pourquoi, depuis 1945, tous les Présidents des Etats-Unis, même Jimmy Carter, ont-ils usé du pouvoir dont disposent les souverains du monde de décider des droits qu'ils accorderont ou refuseront à leurs vassaux d'exercer? Pourquoi, depuis soixante ans, les Présidents des Etats-Unis ont-ils interdit sans exception à une Europe occupée par les garnisons du Nouveau Monde de renaître en qualité d'Etats véritables, donc d'user de la liberté, pourtant consubstantielle à la définition de la souveraineté, de lever des armées nationales, dont il serait risible de soumettre le commandement à un général étranger? Les empires n'ont pas d'amis, mais seulement des serviteurs ; et s'ils qualifient parfois leurs valets d'alliés, c'est exclusivement afin de les faire mieux obéir. Un chef d'Etat européen qui s'imaginerait fonder la politique de son pays sur son " amitié " et sur celle de la majorité de ses concitoyens ou des députés de son parti pour le " peuple américain " ferait preuve d'une inaptitude politique manifeste, donc spectaculaire, mais exclusivement aux yeux des futurs connaisseurs de la politique et de l'histoire que votre génération portera dans son sein; car depuis qu'il existe des Etats et des nations, les faux chefs d'Etat se reconnaissent toujours à leur incapacité naturelle à connaître la vraie nature du genre humain, ce qui les empêche de prendre figure dans l'arène du monde et d'y jouer le rôle d'acteurs réels, mais seulement celui de poupées mécaniques mues par des ressorts. Qui se souvient de M. de Cano, ce chef d'Etat allemand qui croyait que la France quitterait la Ruhr après la première guerre mondiale à la suite d'une grève des mineurs qu'il avait mise sur pied avec l'aide des syndicats ? Qui se souvient de M. Joseph Laniel, Président du Conseil sous la IVè République ? Les hommes d'Etat ne sont pas des figurants, mais des timoniers. A ce titre, ils savent qu'ils sont responsables du navire dont ils commandent la navigation dans les eaux de l'histoire.

Sachez donc que les élites politiques actuelles ignorent la nature même de l'histoire du monde. M. Poutine ayant conseillé à Mme Rice d'installer sur la lune les boucliers antimissiles censés protéger l'empire américain et l'Europe d'un péril imaginaire, les journaux rapportent gravement que la Secrétaire d'Etat du Nouveau Monde a gardé un silence glacial, et même la presse russe a seulement relevé que l'humour russe lui est étranger, parce que personne ne sait et ne voit que tout empire est né pour s'étendre d'instinct et irrésistiblement, comme toute entreprise est faite pour conquérir des marchés et qu'il est vain de feindre de croire qu'il existerait une menace iranienne. Le seul examen réaliste de la situation repose sur la pesée du degré de vassalité de l'Europe, qui se fissure quelque peu sur ce point. Mais l'irréalisme politique est toujours théologique : les vassaux s'interrogent sur la sagesse du père et se disent qu'il doit avoir ses raisons. Les secrets de sa sagesse sont impénétrables.

Le premier conquérant qui a cru devoir masquer le droit naturel de l'empire romain de s'étendre est Jules César, qui a commencé par invoquer son devoir moral de secourir les Gaulois chez lesquels les Helvètes entendaient s'établir, puis contre le Germain Arioviste ; mais sitôt qu'il les eût vaincus, il entreprit la conquête de la Gaule, qui se termina par la prise d'Uxellodunum, dont le libérateur de l'époque fit couper le poing droit à six mille de ses défenseurs par indignation à leur égard. De nos jours, les prétextes du " délivreur " pour asservir les " délivrés ", pour se fâcher de leur résistance et pour s'étendre davantage à partir de la base de lancement de leur territoire sont devenus catéchétiques et messianiques sous le dernier heaume du christianisme de croisade - la démocratie apostolique. Simplement le nouveau César ne se heurte plus aux barrières du Rhin et de la Manche, mais de la Russie.

6 - L'art. 67 de la Constitution française et la souveraineté de l'Etat

Comment les grands constitutionnalistes de votre génération deviendront-ils des interprètes avertis du destin politique de l'Europe, sinon en approfondissant la notion " d'inaptitude manifeste " applicable à la personne de M. Nicolas Sarkozy ? Certes, il leur appartiendra nécessairement de fonder une science du droit public dont l'argumentation logique sera en mesure d'invalider les décisions fautives du suffrage universel ; certes, cette proposition paraîtra sacrilège à tout le monde. Mais pour réfuter une accusation de lèse-majesté de ce calibre, il faudra que vous preniez conscience de ce que le véritable esprit des démocraties modernes attend votre examen, et cela du seul fait que la Révolution de 1789 a inventé une civilisation d'un type entièrement inconnu de la Grèce et de Rome, dans laquelle, je vous le redis, l'infaillibilité du sacré monarchique a fait place à l'infaillibilité d'un tribunal mondial en mesure de peser la liberté et la servitude des peuples et des nations sur la balance d'une philosophie de la liberté, d'une philosophie de la justice et d'une philosophie de la personne. Comment légitimerez-vous un tribunal de visionnaires d'une raison toujours future, sinon en demandant aux philosophes, aux anthropologues, aux historiens d'avant-garde de votre génération de servir de maïeuticiens aux juristes sommés d'accoucher d'une raison politique encore dans les limbes?

Une démocratie qui refuserait de désigner les juges appelés à citer la démocratie elle-même à la barre du tribunal d'une raison de précurseurs se priverait de toute possibilité de jamais concrétiser le principe réputé la fonder, donc de la mettre à l'école et à l'épreuve de l'histoire réelle du monde, parce qu'on ne saurait prétendre fonder un Etat sur les verdicts des obstétriciens de l'intelligence et refuser, dans le même temps, tout examen critique de la nature de l'espèce de raison dont devra jouir un gouvernement soustrait aux aléas du suffrage universel. Ne faudra-t-il pas que les candidats à la Présidence de la République aient été présélectionnés parmi les vrais hommes d'Etat ?

La question de l'invalidation intellectuelle et morale du Président de la République actuelle n'est donc autre que celle de savoir si, n'ayant pas subi d'examen préalable, il concourra à la vassalisation de son pays et du Continent de Copernic au profit d'un empire étranger ou s'il se formera après coup et consacrera tous ses efforts à leur redonner leur souveraineté. C'est pourquoi il est significatif que le seul Etat qui ait donné à ses concitoyens les moyens constitutionnels de destituer son Président soit celui dont le territoire se trouve libéré de l'occupation étrangère depuis 1966 et qui se trouverait donc menacé de retomber dans les chaînes de l'OTAN si, par malheur, il avait élu un magistrat suprême incompétent et prêt à aliéner l'indépendance de la nation, tandis que les autres Etats européens ne sauraient choir dans la servitude, puisqu'ils s'y trouvent déjà à un degré tellement ahurissant que, non seulement ils ne songent nullement à recouvrer leur souveraineté, mais qu'ils ont oublié ce que ce terme veut dire et qu'ils n'ouvrent jamais un dictionnaire de leur langue pour en retrouver la définition. C'est donc par la force des choses que l'art. 67 de la Constitution française présente un aspect surréel, parce que les bras vous en tombent de constater que l'Allemagne d'Arioviste à Wagner a perdu la mémoire de ce qu'elle se trouve occupée par quatre-vingt-dix-huit garnisons américaines et que l'Italie ne songe même pas à réoccuper le port de Naples que Rome avait volé à la Grèce en 327 avant notre ère. C'est que les démocraties n'ont pas d'école de formation des chefs d'Etat.

7 - L'"inaptitude" d'un Président de la République sur le champ de bataille de l'histoire

Deux balances différentes vous permettront de peser la notion d'inaptitude d'un Etat à se présenter sur la scène internationale. La première s'imaginera ébranler le sceptre de César et même le lui arracher des mains en se faisant accorder des droits particuliers par un effet de sa bienveillance, à la manière des majordomes dont l'ambition dorée se réduit à monter en grade et à passer du sous-sol ou des cuisines dans l'antichambre de leur maître et protecteur, comme si une livrée plus rutilante pouvait vous faire monter plus haut que les grands affranchis sous Tibère. Dans ce cas, l'inaptitude du Président de la République serait celle d'un enfant de chœur de la politique. La seconde balance pèserait la politique à l'école du bon sens et demanderait purement et simplement à l'occupant de lever le camp. Dans ce cas, l'inaptitude du Président de la République résulterait non point de ce que la France se serait trompée de champ de bataille, mais de ce qu'elle n'aurait pas de stratégie pour gagner la guerre, non point de ce qu'elle se serait trompée de chantier, mais de ce qu'elle n'aurait pas accumulé les matériaux nécessaires à la construction de l'édifice, non point de ce qu'elle aurait manqué de bravoure, mais de ce qu'elle aurait négligé de peser le poids de la vassalité viscérale de l'Europe actuelle, de sorte qu'elle se lancerait à corps perdu dans une tactique superficielle, irréfléchie et inadaptée à une guerre de tranchée afin de tenter de vaincre la longue accoutumance des nations à porter le harnais de leur servitude.

Supposons qu'un Président de la République du moins décidé à croiser le fer avec l'histoire réelle de l'Europe s'adresserait en premier lieu aux petits Etats, parce que, se dirait-il, leur petitesse leur fait ressentir moins lourdement de se trouver occupés par des bases américaines ; dans ce cas, son inaptitude politique manifeste serait l'expression de sa méconnaissance de ce que l'on n'a jamais vu les petits peuples précéder les grands sur les chemins de l'histoire, parce que la minusculité des territoires enfante celle des esprits et des âmes.

Examinez maintenant l'hypothèse opposée selon laquelle un Président de la République plus réaliste s'adresserait en premier lieu à l'Allemagne, à l'Italie et à l'Espagne afin de les convaincre de se changer en fers de lance et en saintes phalanges de la reconquête de leur souveraineté, à la manière dont l'Espagne a mis plusieurs siècles à chasser les Maures. Dans ce cas, il faudrait le créditer d'avoir compris que le départ précipité de l'occupant ne saurait précéder les retrouvailles de ces vieilles nations avec leur dignité et leur fierté, parce que leur liberté trop subitement retrouvée leur paraîtrait bien trop lourde à porter. Craignez qu'elles en soient rendues plus craintives qu'auparavant, craignez que des esclaves accoutumés à leur sort en viennent à se pelotonner davantage sous le sceptre de l'étranger, craignez pour une Pologne, par exemple, qui demande d'ores et déjà à l'occupant de signer avec lui un traité d'assujettissement plus étroit que celui auquel les autres membres de l'OTAN se trouvent assujettis.

Mais, dans ce cas, l'art 67 de la Constitution permettra à votre tribunal d'observer à la loupe la sagesse et l'audace d'un Président qui saurait expliquer à une Europe asservie qu'un remède de cheval la rendrait plus malade encore, mais qu'elle ne sera pas vraiment respectée par la Russie, la Chine, l'Inde, l'Amérique du Sud et même l'Afrique aussi longtemps qu'elle comparaîtra devant eux en tenue de valet et que le combat d'adulte qui l'attend dans le monde de demain exige le courage d'endosser tout de suite l'armure de sa souveraineté. On ne libère pas des esclaves-nés, mais seulement de vrais hommes cachés sous une tenue d'esclaves. Alors seulement le départ des troupes américaines sera fécond, parce qu'il sera le fruit de la maturité politique d'une civilisation sauvée de la peur. Mais de quel génie politique ne faudra-t-il pas faire preuve pour que les retards de la liberté ne fortifient pas le joug qu'elle voudrait secouer ! L'accoutumance à l'esclavage peut courir plus vite qu'une souveraineté en attente de ses ailes.

8 - De la profondeur d'esprit des chefs d'Etat

Les interprètes d'élite de la Constitution française du 27 février 2007 ne deviendront donc des juristes d'un type entièrement nouveau que s'ils apprennent à peser la politique et l'histoire des démocraties sur une balance encore à construire, parce que l'Europe d'aujourd'hui se trouve soumise à un genre de tyrannie ignoré de l'antiquité, et qui s'apparente derechef à celle qu'exerçait le christianisme au Moyen-Age. Alors que les maîtres de l'empire qui ont succédé à Jules César ne se trompaient pas de chantier et se consacraient à leur fonction de secouristes chargés de conjurer le déclin de Rome sur les champs de bataille du monde; alors que les derniers souverains de l'univers de l'époque se sont attachés de tout leur cœur et de toute leur énergie à une tâche naturelle à leurs yeux ; alors que Galba, Marc Aurèle, Trajan, Hadrien, et même Tibère, Claude, Domitien n'ont rien fait d'autre que d'exorciser le naufrage imminent d'une civilisation des " armes et des lois " héritée des Titus et des Vespasien ; alors qu'il n'est que de lire L'histoire des douze Césars pour se convaincre de la tragique inanité de tous leurs efforts; alors qu'aucun empereur n'est donc allé jusqu'à ignorer le devoir auquel, hélas, le destin l'avait inutilement appelé, les dirigeants d'aujourd'hui tiennent la décadence du Vieux Continent pour légitime et pour définitivement acquise à la suite de l'installation non point momentanée, mais perpétuelle - et inscrite dans leur constitution - de troupes étrangères sur leur territoire ; et ils tombent sincèrement des nues quand on tente d'attirer leur attention sur une question anachronique, incompréhensible et incongrue à leurs yeux. Car ils ont perdu à tel point la conscience de leur vassalité qu'ils se croient demeurés souverains, les pauvres. Ce phénomène extraordinaire ne devient compréhensible qu'à la lumière d'un approfondissement vertigineux de la connaissance anthropologique de l'esprit religieux, parce que l'adepte d'une religion ignore qu'il est nécessairement dédoublé par le tartuffisme insconscient de sa foi et qu'il ne saurait le savoir, à la manière des Dorzé, cette tribu d'Ethiopie qui croit que le léopard est chrétien et qu'il jeûne le vendredi, mais qui n'en protègent pas moins leurs troupeaux ce jour-là. *

C'est pourquoi la réflexion sur la définition des Etats tartuffiques à laquelle l'art 67 de la Constitution française appelle les juristes du monde entier ne peut conduire qu'à une spectrographie moliéresque de la " fausse bonne foi " dont témoigne le droit international simiohumain actuel - ce qui exige une connaissance psychobiologique post-darwinienne et port-freudienne de la notion " d'inaptitude " politique appliquée à un chef d'Etat dont la " Liberté " même se fait l'apôtre de sa servitude. Un siècle et demi après la parution de L'Evolution des espèces et quatre-vingts ans après celle de L'Avenir d'une illusion, l'humanisme occidental ne peut continuer de se fier aux définitions ambiguës ou contrefaites de la Liberté, de la Justice et de l'Egalité - il lui faut entrer dans la postérité moderne d'un certain Discours de la servitude volontaire, dont je vous ai déjà rappelé que son auteur l'avait rédigé à votre âge et qu'il n'a pu paraître qu'à la génération suivante.

9 - La vassalisation du cerveau du monde

C'est que la profondeur de jugement que réclame la politique et l'éthique des démocraties modernes est d'une tout autre nature que celle qui assurait la prospérité et l'expansion territoriale des nations rudimentaires d'autrefois. C'est dire que les maîtres de la conduite du monde en ce début du IIIe millénaire devront s'initier notamment à la connaissance des armes imaginaires de la terreur que le sacré a mises sur pied depuis les origines, parce que toute vassalité commence par signer un pacte avec la peur et qu'elle revendique expressément ce pacte à répéter, depuis les Grecs, que " la sagesse commence par la crainte des dieux ".

Je vous ai exposé à plusieurs reprises que l'arme thermonucléaire n'est réelle que sur le théâtre des songes religieux dont se nourrit une humanité encore inconsciemment fascinée par le type d'épouvante qu'illustre l'apocalypse faussement attribuée à Saint Jean. Le catastrophisme théologique alimente encore de nos jours la politique des trois religions fondées sur la fureur d'un démiurge. Aussi un Etat thermonucléaire est-il un dieu armé du sceptre revigoré du Déluge. Mais que devient cette vaticination longtemps monopolisée par le monothéisme quand elle passe des mains d'un seul monstre cosmique à celles d'autant de " dieux uniques " que de propriétaires de l'atome souverain ? Un chef d'Etat moderne devra se révéler un anthropologue et un psychanalyste capable de scanner le cerveau matamoresque du simianthrope dichotomisé sur le même modèle que son exterminateur onirique. Les peuples sont aussi tartuffiques que leurs divinités, donc nullement suicidaires. Du reste, leur créateur est follement intéressé à la survie de la créature qui lui donne la réplique : vous remarquerez que ce Tartuffe du cosmos a pris le plus grand soin de se conserver un survivant en la personne du premier prophète en météorologie, un certain Noé. C'est une grande sécurité tartuffique, donc politique que celle dont bénéficient à nouveaux frais les huit dirigeants contemporains de l'apocalypse atomique; car ils se regardent peints en pied dans le miroir de leur foudre et ils voient s'effriter leur règne sur l'imagination, certes délirante, mais désormais prudemment neutralisée de leurs peuples. Un mythe du Déluge coupé en huit tranches n'est qu'un infirme de la politique internationale.

On sait que Marc-Aurèle, rude guerrier aux frontières de l'empire, a dû défendre sa politique intérieure irénique face à des adversaires qui lui reprochaient son culte excessif pour la philosophie des stoïciens, dont ils craignaient qu'elle conduisît un souverain trop méditatif à l'irréalisme militaire; mais aux yeux de l'auteur des Pensées, une morale sévère et héroïque était la clé de tout Etat solide et durable. De nos jours, le vrai réalisme n'est plus dans la parade ostentatoire d'un nucléaire qui ne devrait plus tromper personne. On l'a bien vu à l'occasion de la crise iranienne: c'est faute de réalisme politique que Nicolas Sarkozy est tombé dans le piège d'une politique gesticulatoire, donc privée d'un vrai recul à l'égard du thermonucléaire tartuffique. Mais il faut une anthropologie nouvelle pour peser la faiblesse cérébrale d'un faux réalisme ; car cette illusion politique peut conduire un chef d'Etat à défendre aveuglément les intérêts d'un empire étranger dont le tartuffisme brandira en connaissance de cause une menace qu'il saura toute théologique - celle dont M. Amadinejad a pu dire à l'ONU, quarante ans après les Raymond Aron, les de Gaulle et tant d'autres que la bombe atomique ne sert à rien. " Dans les relations politiques aujourd'hui, la bombe nucléaire n'est d'aucune utilité. Si elle était utile, elle aurait empêché la chute de l'Union Soviétique. Si elle était utile, elle aurait résolu les problèmes que les Américains ont en Irak. Le temps de la bombe est dépassé. " **

- L'anthropologie logique et la bombe thermo nucléaire iranienne, 10 mai 2006

- Le savoir et l'action. L'Europe vassalisée face à l'Iran révolté, ler septembre 2005

10 - La pesée du cerveau des chefs d'Etat

Un chef d'Etat européen mal instruit des ressorts et des ressources de l'épouvante semi animale qui sous-tend le monothéisme hébreu, chrétien et musulman, ne pourra que se rendre l'otage d'un machiavélisme théologique dont l'apocalypse nucléaire présente un fidèle décalque. La raison politique des démocraties modernes se fondera donc désormais sur la définition nouvelle du réalisme politique qu'appellera votre anthropologie critique. Il en résultera que si le droit constitutionnel de la Vème République dont vous serez responsables ne conduisait pas votre génération à une réflexion philosophique sur la capacité ou sur l'incapacité intellectuelle du locataire actuel de l'Elysée à accéder à la connaissance spectrographique du cerveau schizoïde simiohumain, l'" inaptitude manifeste " de ce dernier le conduirait à l'irréalisme tragique d'un Moyen-Age aussi dichotomique que le précédent - celui de se laisser tromper à la fois " sincèrement " et tartuffiquement par une gigantesque diabolisation du thermonucléaire, ce qui conduirait le cerveau biphasé des Etats démocratiques à croire en l'existence réelle d'un nouveau Lucifer - un Terrorisme mythifié à l'échelle de la planète.

En vérité, M. Sarkozy est d'ores et déjà tombé dans la trappe de l'irréalisme politique ambigu dont son siècle feint de s'épouvanter ; car son manque de recul anthropologique à l'égard du cerveau simiohumain a entraîné la France du Discours de la méthode à menacer l'Iran d'une foudre dont M. Sarkozy ignore tout en n'ignorant pas qu'elle est inutilisable par nature, parce qu'elle répond à un modèle de construction aussi tartuffique que celui d'une théologie. Si l'intoxication malencontreuse du cerveau des descendants actuels du chimpanzé - ils demeurent majoritairement piégés par une apocalypse inspirée par les mentalités théologiques bipolaires du simianthrope - si cette intoxication, dis-je, n'était pas interprétée par les juristes que vous chargerez de peser le contenu politique semi simien de la notion " d'inaptitude manifeste " d'un chef d'Etat du XXIe siècle, autrement dit, si vous n'armiez pas le droit international public du regard des anthropologues de demain sur l'inintelligence spécifique dont souffre l'étiage moyen du simianthrope du XXIe siècle, la Constitution française serait condamnée à demeurer dans les eaux troubles de la définition classique du réalisme, celui qui demeurait inconscient de sa bancalité religieuse; et, dans ce cas, loin de faire de la pensée française la balance transthéologique de la politologie du IIIe millénaire, la notion rudimentaire " d'inaptitude manifeste " continuerait de jeter l'ancre dans l'obscurantisme moderne, qui demeure privé de toute science du tartuffisme psychogénétique dont les héritiers actuels du chimpanzé demeurent affligés et qui les rend encore incapables de peser l'encéphale d'une espèce flottante entre le réel et le songe.

Mais le prix à payer pour la sacralisation politique du thermonucléaire tartuffique d'aujourd'hui sera tellement exorbitant que même le petit personnel dirigeant des Etats se trouvera contraint de citer M. Nicolas Sarkozy à comparaître non seulement en accusé, mais la corde au cou devant le vieux tribunal du réalisme des Romains ; car la connaissance anthropologique des fondements mythologiques, donc théologiques de l'arme apocalyptique est devenue vitale pour l'action diplomatique de la France ; sinon, comment conduirait-elle l'Europe asservie à secouer le joug de l'OTAN - donc à dissoudre purement et simplement cette gigantesque organisation militaire ? Comment saurait-elle que le terrorisme qui l'inspire se fonde entièrement sur la fascination qu'exerce le mythe nucléaire - donc sur la vassalisation parareligieuse du cerveau européen et du cerveau du monde ? Comment découvrirait-elle qu'il s'agit d'une vassalisation comparable à celle dont disposait la foudre de l'excommunication majeure dont l'Eglise du Moyen-Age avait fait l'arme de la dissuasion nucléaire de l'époque?

Jeudi, je vous exposerai comment la pesée de l'aptitude cérébrale d'un chef d'Etat moderne à exercer les responsabilités attachées à ses hautes fonctions passe par l'examen du degré de recul intellectuel que son cerveau est capable de prendre ; et comment ce recul exigera de vous un regard sur le pétard mouillé dont seule la mèche d'une folie feinte l'allume dans l'imagination du simianthrope.

* Voir Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes, Le Seuil, 1983
** Voir : contreinfo.info

le 15 octobre 2007

perso.orange.fr