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Qui sommes-nous ?

1- Adam a perdu ses repères cosmologiques

En 1904 et 1905, le monde de la pensée a assisté, abasourdi, au naufrage des deux fondements universels de la perception et de la connaissance, l'espace et le temps. On avait subitement découvert que l'espace sert de véhicule au temps et vice et versa; on avait subitement appris que le temps est une matière dont le rythme de sa coulée change avec la rapidité ou la lenteur de son débit; on avait subitement appris que la durée est une substance localisée, on avait subitement appris que l'espace et le temps des ancêtres s'épaulaient réciproquement et se comportaient en compagnons de route.

Mais toutes ces informations stupéfiantes, ahurissantes et saugrenues étaient une manière de placer l'univers sur les pistes traditionnelles que l'humanité tridimensionnelle avait empruntées. Pour la première fois le genre humain découvrait qu'il ne connaissait pas son identité véritable, qu'il transportait l'espace et le temps dans des caissons artificiels et qu'il se trouvait incarcéré dans un univers dont la singularité se révélait observable, mais non décryptable.

Or, l'humanité fait usage d'une "raison naturelle" dont les règles s'éclairent de ce qu'il est convenu d'appeler le "sentiment d'évidence". Si une pierre s'envolait sous nos yeux, si un animal se mettait à parler, nous serions terrifiés par des évènements spectaculairement incompréhensibles. Or, des évènements indéchiffrables envahissaient soudainement le cosmos.

Dans le même temps, on a vu paraître une espèce nouvelle de pseudo philosophes, les technosophes ou technocrates de la philosophie: ces sophistes du cosmos ignoraient que toute théorie de la connaissance n'est jamais que le reflet des présupposés inconscients qui conduisent ses pas et toute sa démarche. Du reste, la confusion entre savoir et comprendre est innée et l'étymologie elle-même le démontre: comprehendere signifie s'emparer et capturer un ensemble et intelligere renvoie à ligaturer. La proie du chasseur se change en oracle. Mais comprendre et remplir sa gibecière font deux.

2 - Psychophysiologie du technosophe de la philosophie

Depuis des millénaires un épistémologue sommital qu'on appelait le Créateur du monde distribuait les rôles respectifs de la matière, des végétaux et des animaux. De grands chambellans du cosmos assuraient la gestion d'un univers tripartite. Euclide, Archimède, Newton figuraient les dignitaires d'un monde bien orchestré. Puis la divinité avait cessé d'occuper la fonction suprême d'assigner sa place à chacun. Alors la raison s'était construite sur le même modèle que la divinité. A son tour, elle divisait le monde en quatre sections, le minéral, le végétal, l'animal et l'humain.

Les technosophes de la philosophie ne se promènent que sur le devant de la scène. Jamais leur regard ne porte sur les coulisses, jamais leur curiosité ne les conduit à passer derrière le rideau. Leur Discours de la méthode est celui d'un aveugle qui, à la manière des animaux, se construit sa tanière et se convainc que la solidité de son gîte lui fournit la clé de l'intelligible.

Mais rien n'est pire qu'une science historique aveugle, rien n'est pire qu'une civilisation qui ignore les présupposés qui la pilotent, rien n'est pire qu'une cité illustrée par ses erreurs de jugement. La relativité restreinte, puis la relativité générale d'Einstein ont conduit le genre humain à observer sa propre dégaine comme celle d'un animal microscopique et qui s'agite en vain dans l'infini carcéral qui lui sert d'habitat.

Dans ce décor, la technosophie n'est autre que la nouvelle carapace de l'aveuglement, la nouvelle surdité, le nouvel escamotage d'une espèce qui se découvre dérélictionnelle et qui se cache à elle-même son abandon dans l'infini. La technosophie est l'ultime faux-semblant d'une philosophie qui a renoncé à s'observer dans le miroir de ses rêveries. Aussi persévère-t-elle à se calfeutrer dans un savoir inconsciemment spéculaire. Ce genre de science privée de regard sur le miroir dans lequel elle se trouve enfermée suffit à rendre les ponts solides et les édifices inébranlables. Mais qu'adviendra-t-il de cette béance?

3 - La nouvelle déréliction

En vérité, Einstein nous livre à un monde plus mystérieux que celui dans lequel l'homme de Cro-Magnon ou de Néanderthal avaient cru trouver leurs repères. Car si le carbone 14 et les détecteurs plus récents de la durée que nous avons découverts, nous apprennent que la terre a débarqué il y a cinq milliards d'années environ dans un espace et une durée qui se trouvaient déjà là et si, par conséquent, l'univers des atomes a eu un commencement, alors la question des relations que la matière et le temps entretiennent avec l'espace et la durée se place au cœur de la science moderne.

Car l'homme primitif avait balisé l'espace et placé une chronologie sûre de sa dégaine dans un univers bien quadrillé, alors que le temps est devenu élastique et spongieux à l'école de la montre molle de Salvador Dali, que l'univers est devenu à lui-même. En effet, le temps et l'espace sont des matières mystérieuses et indéchiffrables, mais dont l'action physique se révèle vérifiable et calculable. Si nous plaçons une horloge dans un missile, nous constaterons qu'au cours de ce voyage les aiguilles du cadran auront subi l'action physique du temps et qu'elles auront pris un retard, certes minime. Mais si la vitesse du missile s'élevait à celle de la lumière, le cadran de la montre témoignerait d'un ralentissement de la coulée du temps sur la terre et les éventuels passagers de ces missiles découvriraient, lors de leur retour sur notre astéroïde, que la durée s'est vertigineusement accélérée à l'échelle locale.

Or, la plupart des savants d'aujourd'hui n'ont pas encore appris à distinguer clairement le verbe savoir du verbe comprendre. Sitôt qu'ils ont enregistré un fait nouveau, ils se croient en possession de la clé de l'intelligibilité de l'univers. Et il n'est pas un humain sur cent mille qui sache nous nous trouvons ballottés dans un univers plus indéchiffrable de se trouver mieux connu qu'à l'âge de la pierre taillée  : car l'espace et le temps se sont dérobés sous nos pas. Nos deux domiciles, l'étendue et la durée apostrophent désormais la matière et lui disent: "Tu n'existerais plus si nous n'étions pas là. Sans notre double protectorat, tu t'évanouirais dans le néant. Mais jamais tu n'apprendras qui nous sommes, car ton entendement est rebelle à toute compréhension des connaissances que tu as acquises à ton propre détriment et à l'école de ta déréliction."

Mais dans le même temps, quelle réouverture de l'interrogation sur soi-même! La finitude de notre espèce se révèle la source d'un éveil nouveau. Le monde moderne se découvre plongé dans une sorte de "théologie négative". Mais cette fois-ci, l'anthropologie critique observe, la loupe à l'œil, les régisseurs de son destin. Nous déversons des cadavres par millions dans un cosmos désert.

Les technosophes de la philosophie ignorent le tragique, mais derrière leurs phalanges bornées une bête nouvelle se réveille, une bête nouvelle lutte contre son endormissement, une bête nouvelle allume le flambeau d'une autre conscience de sa lente évasion de la zoologie. Qu'est-ce à dire? Comme toujours, la langue française copie le latin. Nous disons "la condition humaine", ce qui décalque mot à mot la conditio humana des Romains. Il se trouve seulement qu'en latin le vocable conditio renvoie au verbe condere qui signifie construire. Les Romains comptaient les années ab urbe condita, c'est-à-dire à partir de la cérémonie religieuse qui circonscrivait et sanctifiait (sancire, qui fait sanctus au passé), tout ensemble la future construction de ville.

Au plus secret de son esprit, le latin n'entend pas le terme de "nature humaine" au sens biologique du terme, mais, à l'instar de l'empire romain lui-même, comme une construction, comme un gigantesque édifice à bâtir de main d'homme. Nous avons donc à bâtir la condition humaine dans un univers où le verbe comprendre n'a plus de sens, tandis que le verbe savoir nous renvoie à une énigme à jamais indéchiffrable.

4 - En attendant le réveil des peuples, des nations et des patries

Le 23 juin, les peuples ont rappelé à leurs classes dirigeantes et à leurs Etats qu'ils sont les défenseurs des vrais intérêts des patries. En automne, ce seront les peuples qui demanderont à l'empire américain: "Comment se fait-il que, vingt-sept ans après la chute du mur de Berlin, vos bases militaires soient encore là, comment se fait-il que vous prétendiez occuper nos territoires du nord au sud et de l'est à l'ouest de l'Europe, comment se fait-il que nos classes dirigeantes aient trahi nos patries jusqu'à légitimer la présence militaire perpétuelle de vos armes sur nos territoires respectifs?"

Alors la question que je pose sur ce site depuis tant d'années, ce seront les peuples qui la prendront à leur compte et qui demanderont à leurs dirigeants vendus à une puissance étrangère: "Oui ou non des sénateurs, des députés, des chefs d'Etat qui auront accepté de rendre éternelle l'occupation militaire de nos nations par un empire étranger, seront-ils traînés ignominieusement devant une cour de justice qui les condamnera pour trahison de leurs peuples pendant soixante-dix ans?"

Voilà la vraie question que la voix retrouvée des patries soulèvera en automne, voilà la vraie question que le peuple anglais a rappelée à la conscience démocratique et à l'éthique mondiales le 23 juin 2016.

* Les mises en ligne sur ce site reprendront au terme de la pause estivale.

Le 1er juillet 2016

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr