L'éléphant dans le salon - ou - La domestication de l'Europe et la décomposition de la France

12 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

1 - Un éléphant dans le salon

Un Etat ne peut renoncer au mythe qui le constitue. La démocratie obéit à un destin messianique, celle d'un évangélisme dont la vocation planétaire lui dicte son destin et qui la conduit inévitablement aux catastrophes inscrites dans son enflure originelle.

Tous les chefs d'Etat de l'Europe auraient dû comprendre dès 1945 que les Etats-Unis d'Amérique tenteraient d'adorner leur victoire et de se donner la vocation apostolique, salvifique et rédemptrice. C'est cela que le Général de Gaulle a compris au cours même de la deuxième guerre mondiale et dont son discours de Pnom Penh en 1966 n'était que l'expression d'une évidence depuis longtemps connue et assimilée.

Un bref rappel des évènements de 1945 éclaire la situation géopolitique actuelle.

Lorsque, à la fin de 1941, fut rédigé le texte de l'AMGOT (Allied Military Government in Occupied Territories) dans la perspective de l'entrée en guerre prochaine des Etats-Unis, des millions de "dollars d'occupation" furent imprimés. On créa parallèlement une Ecole d'Administration coloniale sise à Charlottesville en Virginie, dont la finalité était de former l'encadrement des "indigènes européens libérés".

Huit jours après le débarquement, les premières frictions apparurent au grand jour entre les forces américaines et les premiers éléments de la France Libre nommés par le Général de Gaulle. Cette tension vira à l'affrontement ouvert à la fin du mois de juin, lorsque le Major Général Collins, prétendit se hisser au rang de Gouverneur de Cherbourg et refusa de reconnaître la nomination du sous-préfet par de Gaulle. Une manifestation monstre de la population cherbourgeoise amena Collins à rentrer d'urgence à Washington afin de consulter Roosevelt qui eut l'intelligence de comprendre l'impossibilité de réduire la France une servitude coloniale - et dans le même temps, le projet de M. Morgenthau, ministre de Roosevelt, de ramener l'Allemagne à un pays exclusivement agricole, se heurtait au même obstacle outre-Rhin.

On comprend mieux, à l'examen de ces évènements, pourquoi l'empire américain a poursuivi depuis lors les mêmes objectifs, mais à l'aide d'une stratégie plus usuelle des relations d'un Etat en expansion avec ses subordonnés. Telle est la toile de fond d'une vassalité de la France placée sous le sceptre et le joug d'un "sauveur" du monde qui a envahi tout son espace psychique et géographique - l' éléphant s'est installé dans le salon.

Le vote de l'Assemble nationale du 28 avril 2016, qui était censé presser le gouvernement de lever les "sanctions" économiques anti-russes a pris une tournure démonstrative du degré actuel de soumission de la France. On sait qu'un vote sans quorum d'une poignée de députés suffit à engager l'autorité du Parlement tout entier. C'est ainsi qu'une masse d'élus du peuple souverain de quelque cinq cents députés sur près de six cents a pu déserter l'enceinte du Parlement, ce qui lui a permis de cacher sa démission sous le masque politique de l'absence.

Mais il est bien évident que seule une quasi unanimité des représentants du peuple souverain aurait exercé une pression réelle sur l'Etat atlantiste que la France est devenue. La mise en scène de ce faux semblant d'une volonté nationale a permis au chef de l'Etat de persévérer dans son allégeance aux volontés de Washington. La minorité de quelque quatre vingt dix-huit députés n'a voté pour une levée des "sanctions" qu'avec une majorité de dix voix. Le Président de la République en a profité pour écarter d'un revers de la main une volonté minable et étriquée de l'autorité législative de desserrer l'étau de l'empire américain.

2 - L'éléphant barrit dans le salon

Mais il y a plus: les quelques orateurs qui se sont fait entendre ont tous affiché une fausse autonomie selon laquelle ces "sanctions" auraient été décidées par la France et par l'Europe. Or, tout le monde sait fort bien qu'elles ont été imposées à la France et à l'Europe par la volonté expresse de Washington, ce qui révèle l'alliance de la servitude et de l'hypocrisie: le serf se cache à lui-même sa dépendance à l'égard de son maître et affiche comme siennes les décisions qui lui sont imposées. Il étale une "liberté" qu'il a entièrement aliénée.

Des orateurs engagés dans le combat pour la levée des sanctions se sont si bien répandus en déplorations qu'ils ont été tout étonnés de recevoir en pleine figure le boomerang que le gouvernement avait imprudemment lancé. Or, M. Kerry s'est vanté devant les étudiants de Harvard d'avoir imposé le diktat de l'Amérique à la France et à l'Europe tout entière. On a pu mesurer à cette occasion la faiblesse l'esprit et l'impéritie de toute la classe dirigeante du Vieux Monde: on a entendu Mme. Mogherini, alors ministre des affaires étrangères d'Italie, reconnaître qu'elle s'était imaginée entretenir des relations d'égal à égal avec M. Kerry.

Mais une question plus profonde se pose au terme de cette joute dans un salon de thé: un chef d'Etat européen peut-il poser les jalons d'un retour des troupes d'occupation américaines en France et valider le traité de Lisbonne qui a imposé à toute l'Europe et à titre constitutionnel la présence perpétuelle des bases américaines sur le Vieux Continent? Certes, un Président de la République qui croit sincèrement que le sauvetage d'un seul chômeur sur trois cents ferait de ce rescapé la preuve vivante que le vent de l'histoire aurait changé de direction et que le salut serait proche; un Président de la République qui n'a aucune idée des causes réelles du chômage témoigne d'une impéritie confondante. Il serait infantile d'imaginer que cet homme-là aurait une connaissance profonde des ressorts réels de la géopolitique. Peut-on se voir déclaré responsable et coupable de son ignorance?

3 - L'éléphant s'installe dans le salon

Qu'en est-il de la responsabilité politique des chefs d'Etat de l'Europe sous domination éléphantesque? Quelques jours seulement après avoir osé démontrer que la décision de l'empire américain de dresser un "bouclier" aux frontières de la Russie n'était pas un simple "aménagement technique", comme le prétendait la Maison Blanche, mais une décision politique essentielle, celle de placer encore davantage l'Europe et la France sous la tutelle du Pentagone, M. Hollande n'a pas levé le petit doigt à la réunion du G7 à Tokyo les 26 et 27 mai pour s'opposer à l'installation de ce "bouclier" en Roumanie et en Pologne.

Bien plus, le ballet des fantômes d'Etats européens a docilement accepté non seulement de maintenir, mais de renforcer les sanctions économiques contre la Russie au-delà du 31 juillet 2016. La trahison moderne appartient aux déserteurs de Clio. On l'a bien vu avec le discours que M. Hollande a prononcé le 29 mai 2016 à Douaumont. On y a entendu le chef de l'Etat substituer des envolées dans le vide à l'examen de la situation sur le terrain et des vagabondages stratosphériques aux enseignements de la géographie. C'est quitter l'histoire de se vaporiser dans les concepts creux et les abstractions dont l'universalité même est le gage de leur désincarnation éternelle.

L'URSS de Staline a été la première à effacer purement et simplement de la toile les personnages qui n'occupaient pas la place convenue dans l'histoire catéchisée d'avance par le récit officiel des évènements. C'est ainsi que Léon Trotsky a disparu de la narration officielle mise en place par le mythe marxiste. Praeterita mutare non possumus - nous ne pouvons pas changer le passé disaient les Romains. Impossible de "dé-pétainiser" Verdun. A ce compte, il faudrait "dé-monarchiser" l'histoire de la France de Clovis à Louis-Philippe.

On ne "dé-hollandisera" pas l'histoire de la République de 2012 à 2017. M. Hollande est bel et bien "dans l'histoire". Son tort est seulement d'ignorer dans quelle histoire il a embarqué la France et lui-même De toute façon, une histoire rationnelle, donc réfléchie est nécessairement une science, sauf à se trouver prise dans la nasse d'une idéologie. Il n'y a pas d'alternative aux retrouvailles de l'histoire avec l'héroïsme solitaire des grandes nations et avec le patriotisme qui leur sert de ressort en acier trempé, parce que le naufrage d'une Europe réduite à un cortège d'ombres est aussi irréfutablement démontré que le théorème d'Euclide: une Europe soi-disant supra-nationale ne serait jamais qu'une outre percée dont l'empire des Etats-Unis d'Amérique se ferait un jeu d'enfants d'en multiplier les trous.

4 - L'éléphant essaie de se rendre invisible

Pour comprendre toute la difficulté que présente un éventuel procès en haute Cour du président François Hollande, il faut comparer la situation du Maréchal Pétain avec celle de la Ve République d'aujourd'hui.

Peut-on accuser de trahison pure et simple et une vassalité coupables au vainqueur de Verdun alors que la France était mise à terre et qu'elle se trouvait occupée par les troupes de l'Allemagne nazie? Le pays avait un couteau sur la gorge. Dans un sauve-qui-peut désespéré, l'attitude la plus digne et la plus compatible avec la fierté de la nation était d'opposer à Hitler la gloire du héros le plus prestigieux de la guerre précédente. Ce sera à la lumière de la vassalité de la France d'aujourd'hui que les historiens de demain auront le recul nécessaire pour juger de la politique du Maréchal Pétain. Car le Président François Hollande n'a pas de couteau sur la gorge et c'est de plein gré qu'il accepte un traité de Lisbonne incompatible avec la souveraineté nationale. C'est de plein gré qu'il prépare le retour de l'occupant américain sur le sol national.

Le Maréchal Pétain avait tenté, au procès de Riom, de juger les hommes politiques de la IIIe République coupables d'avoir conduit la France à la défaite de 1940. Il est grotesque de traiter de "traître à la patrie" un Maréchal décidé à poursuivre les responsables de la défaite de son pays. Tous les historiens sérieux voient d'ores et déjà dans l'accusation de trahison d'un soldat de quatre-vingt dix ans un montage rendu possible en raison des applaudissements du parti communiste français de l'époque au pacte germano-soviétique qui faisait soudainement de l'alliance du "petit père des peuples" avec le Führer la clé de l'entrée dans le paradis soviétique. On croyait au débarquement de l'Eden marxiste sur la terre, on croyait que la "dictature du prolétariat" coïnciderait avec l'avènement des félicités promises. Les intellectuels avaient versé des torrents de larmes à la suite du décès de l'ancien séminariste de Tbilissi, Joseph Staline.

Le vieux Maréchal devait-il démissionner ou se laisser déporter à Sigmaringen? Devait-il cesser de témoigner de la dignité de la France vaincue? Comment qualifier de traître à sa patrie un héros de la première guerre mondiale, une proie et un butin du nazisme aux abois? Le Président Hollande, lui, devrait-il démissionner plutôt que de valider les conséquences d'un traité du Lisbonne qui légitime d'avance l'occupation militaire perpétuelle de la France? Est-il coupable d'une incompétence qui l'exonèrerait de sa responsabilité de chef d'une France désormais asservie?

5 - L'éléphant piétine la vaisselle

Puisque M. Hollande ignore les causes, mystérieuses à ses yeux, qui contraignent cinq millions de Français à l'oisiveté et qui leur interdisent de faire bénéficier la nation de leur force de travail, puisque M. Hollande s'imagine qu'un seul chômeur sur trois cents a bénéficié d'un sauvetage provisoire et que cet évènement suffirait à gonfler les voiles de son destin politique, peut-être connaît-il les raisons qui motivent le délire de l'empire américain à construire six monstres marins supplémentaires dont la carapace d'acier servira d'aérodrome flottant à une nuée d'avions de chasse. Peut-être ignore-t-il les raisons qui provoquent l'hilarité des stratèges chinois, qui savent que cette ferraille flottante est une cible idéale pour des missiles d'une portée de mille cinq cents kilomètres et tirés de leurs rivages à la vitesse de cent kilomètres à la minute.

Peut-être M. Hollande est-il informé que le prix de l'or se fixe désormais à Shanghaï, que le yuan chinois sera dorénavant garanti par de l'or physique, que la Russie a aussitôt emboité le pas à Pékin et décidé que ses exportations de gaz et de pétrole lui seront payés dans toutes les monnaies nationales du globe, à l'exception du dollar et que le petro-yuan est en train de remplacer le petro-dollar? Peut-être M. Hollande sait-il que toute l'Afrique du Nord a basculé du côté de la Russie et que soixante généraux de l'Allemagne de l'Est ont dénoncé une russophobie artificielle qui n'exprime que le refus de l'ascension d'un concurrent.

M. Hollande aurait-il oublié que le citoyen lambda avait refusé une Constitution européennequi prévoyait l'incrustation perpétuelle des bases militaires américaines sur tout le Vieux Continent ainsi qu'en France ainsi et que la classe européenne vassalisée a substitué en catimini à la volonté du suffrage universel un traité de Lisbonne inconstitutionnel par nature et par définition? Peut-être M. Hollande serait-il informé de tout cela en raison de sa connaissance des relations de l'enflure avec l'inconscient de la vassalité, que Jung décrit en ces termes: "Une conscience souffrant d'inflation est toujours égocentrique et n'est consciente que de sa propre présence." C.G. Jung, Psychologie et alchimie.

6 - " En prison pour médiocrité ", Henry de Montherlant

Mais si M. Hollande est un homme d'Etat informé de tout cela et s'il connaît sur le bout des doigts les derniers secrets de la géopolitique, alors la question centrale de sa culpabilité se pose devant le tribunal de la science historique de demain. Car l'histoire contemporaine a souffert au XVIIe siècle de la pauvreté intellectuelle de la théologie chrétienne, puis au XVIIIe siècle, de la pauvreté intellectuelle d'une science historique pressée seulement de délivrer l'Europe de la superstition, mais encore incapable de se forger une raison exploratrice des ultimes secrets de l'animalité proprement humaine. Puis, le XIXe siècle a connu avec Michelet et Hyppolite Taine ses premiers anthropologues de la bête déchirée entre ses songes et ses labours. Enfin le XXè est tombé dans les mièvreries et les bergeries de l'ultime postérité des rêveries de Rousseau.

Mais M. Hollande ne sera jugé qu'après sa mort politique, parce que le calendrier électoral obéit à un rythme trop rapide pour que notre temps le fasse passer devant une Haute Cour de justice. Quels seront les attendus du tribunal des historiens de demain qui auront à répondre à la question de la responsabilité, donc de la culpabilité des chefs d'Etat de notre temps?

M. Hollande sera-t-il le Pedro de la Reine morte d'Henri de Montherlant, le fils que le roi Ferrante jette "en prison pour médiocrité"?.

Le 3 juin 2016

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr