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L'animal qui tentait de se regarder de l'extérieur

1- L'humanité est-elle connaissable en tant que telle ?

Karl Barth (1886-1968) était le théologien protestant le plus illustre de son temps. Il enseignait à l'Université de Bâle, parce qu'en Suisse, comme dans tous les pays protestants de l'Europe, la théologie est encore tenue pour une discipline rationnelle. Au fur et à mesure que son enseignement mûrissait, il se rapprochait des mystiques de la "théologie négative" - theologia negativa - qui ne tentent pas de brosser le portrait en pied d'une divinité robuste, roborative et civique, mais de préciser ce que "le vrai Dieu" n'est pas. Cette inflexion de plus en plus marquée de Karl Barth en direction des Nicolas de Cuse et des Me Eckkhardt jetait le trouble parmi ses étudiants et auprès des autorités ecclésiales du pays: le protestantisme avait autorisé l'introduction d'une dose de rationalisme dans le fétichisme et la rechute du catholicisme romain dans les superstitions du paganisme.

Mais il n'était pas question de contester la vocation politique et sous l'égide de l'Etat, du Dieu de Luther et de Calvin ou de renoncer au rôle politique qu'ils jouent au cœur de la citoyenneté et de l'éthique minimale des Etats. En courant de plus en plus vers les grands mystiques de la "théologie négative" - parmi lesquels il faut compter saint Jean de la Croix - Karl Barth se rapprochait de la finalité critique de la pensée scientifique, mais également d'un approfondissement anthropologique de l'humanisme, puisque Jean de la Croix officiellement élevé au rang de "prince des poètes espagnols". La théologie de la nuit tente de conquérir une objectivité définie par la capacité de regarder le genre humain du dehors. Aussi Karl Bath a-t-il été exclu de l'Université helvétique au profit d'un "Créateur" ayant pignon sur rue.

2 - Comment s'évader de la zoologie ?

A sa manière, l'anthropologie critique est en apprentissage d'une scientificité de nature à mettre en évidence le parallélisme entre toute science véritable et la "théologie négative". Car il s'agit, dans le combat pour la connaissance réelle et en profondeur du genre humain, de savoir ce qu'il en est de la distanciation de la pensée humaine à l'égard d'une espèce partiellement évadée de la zoologie.

Mais si l'homme tend à se forger un regard de l'extérieur sur lui-même, ce regard demeurera nécessairement lié à la zoologie inconsciente qui lui appartient en propre. Le Dieu que cet animal se forgera alors se révèlera nécessairement en évolution à son tour. Il existe donc, non seulement un parallélisme, mais un mimétisme, entre l'homme en évolution et l'évolution de sa divinité suprême puisque celle-ci se trouve construite à "l'image et ressemblance" de la créature.

Karl Barth, comme tous ses illustres prédécesseurs, se trouvait donc engagé sans le savoir sur le chemin de l'évolutionnisme découvert en 1859 et il se produira nécessairement une rencontre entre la "théologie négative" et l'interprétation moderne de l'évolutionnisme. Mais alors, est-il possible de porter un regard de l'extérieur sur une humanité en évolution si cette extériorité demeure toujours relative à la théologie civique et politique qualifiée de "positive"?

Quand l'anthropologie critique observe l'animalité politique du Dieu des chrétiens, des musulmans et des juifs, elle pose la question de l'anthropomorphisme de leur "Créateur", donc des dieux monothéistes que sont le Jahvé des Hébreux, l'Allah des musulmans et le Dieu trinitaire des chrétiens.

Depuis les origines, l'humanité tente de conquérir un regard sur elle-même, mais elle se hâte d'en conférer l'exclusivité à une divinité chargée précisément de camoufler à la fois sa propre animalité politique et l'animalité politique de la créature. Mais si l'humanité ne trouve pas de territoire extérieur à sa condition, que va-t-il advenir de sa pulsion à s'évader de la zoologie? Sans une plateforme stable pour y installer les caméras, les prises de vue demeureront sans valeur.

De même qu'il est impossible de porter un regard du dehors sur l'espace et le temps, tout simplement parce que l'espace et le temps sont infinis, donc étrangers à la notion même d'extériorité, il sera impossible de porter un regard de l'extérieur sur une espèce évolutive et, de ce fait, impossible à jamais de la doter d'une frontière. Mais si la science anthropologique et toutes les sciences de l'humain ne se laissent pas davantage cerner que l'espace et le temps, la "théologie négative" devient l'axe central de la réflexion socratique sur le "connais-toi".

3- Qu'en est-il de l'objectivité de l'historien ?

L'anthropologie critique n'est pas stratosphérique. Elle entend donner au réalisme et à l'objectivité de la science historique la profondeur d'une raison béante sur le tragique de la condition humaine. Rien n'est moins réaliste que le réalisme superficiel chargé de masquer une subjectivité collective. Il est trop facile de chapeauter d'une universalité de confection des apparences mises d'avance à l'école de l'abstrait. Il n'est pas objectif de démontrer que Zeus, Osiris ou les trois dieux uniques qui ont succédé aux Olympes du polythéisme, n'ont jamais existé ailleurs que dans l'esprit de leurs adorateurs, puis d'omettre de se demander comment et pourquoi des dieux trônent dans l'encéphale du simianthrope où ils se couronnent des lauriers d'un savoir que tout une époque juge irréfutable. Les dieux sont des témoins abyssaux de l'espèce bicéphale. Si le réalisme ne nous appelait pas à ouvrir une brèche dans l'ignorance, ce réalisme demeurerait embourbé dans une subjectivité inconsciente de ses présupposés.

Mme Jacqueline de Romilly (1913-2010) était l'helléniste la plus célèbre de la moitié du siècle dernier. Mais elle appelait objectivité la subjectivité politique et scolaire que la IIIe République avait élaborée et dont le faux réalisme se parait des apanages de la scientificité. Quand elle raconte l'expédition de Sicile que les Athéniens avaient approuvée sur l'Agora, contre l'avis de Périclès, elle ne comprend en rien les raisons pour lesquelles la cité a subitement démenti sa décision précédente pour courir à la poursuite d'Alcibiade, le chef de l'expédition et pour le mettre en état d'arrestation en haute mer. C'est que le bruit courait qu'Alcibiade avait fait mutiler le sexe de tous les Hermès de la ville, qui indiquaient la direction et leur destination aux voyageurs. Pour elle, l'offense à la piété publique qu'exprimait cette mutilation n'était qu'une superstition populaire à écarter d'une chiquenaude.

Le rationalisme laïc de la France de l'époque découlait de la loi de séparation de 1905 entre l'Eglise et l'Etat. Cette législation avait fait des professeurs d'histoire des hussards d'une laïcité bidimensionnelle. L'enseignement de Mme de Romilly au Collège de France ignorait tout des travaux de Jacques-Antoine Dulaure (1755-1835) Le culte du phallus chez les Anciens et les Modernes) - thème repris et illustré par Catherine Lieutenant (Arduinna, La bête du Staneux fut-elle pour quelque chose dans le congrès de Polleur). Ces auteurs ont démontré que le culte des Priapes était d'origine égyptienne et qu'il était devenu omniprésent à Athènes.

Comment décrypterions-nous les identités collectives coiffées du casque de l'objectivité historique et du prestige de la pensée rationnelle si nous ne nous demandions pas comment les citoyennetés locales se sont donné une identité au profit d'un réalisme convenu et d'un rationalisme de façade. Un réalisme de confestion demeure inapte à nous éclairer en retour sur les cécités de masse. Mme de Romilly rejetait en bloc et sans examen l'interprétation nietzschéenne de la religion des Athéniens. A ses yeux, l'auteur de La Naissance de la tragédie (1844-1900) substituait ses vues personnelles à une objectivité qui reposait sur le sens commun et les évidences acceptés par tout le monde.

De même Jean-Pierre Vernant (1914-2007) avait projeté sa vie durant les a priori d'un marxisme rédempteur et salvateur sur son interprétation de la civilisation grecque; puis l'écroulement de cette utopie messianisée l'avait fait tomber dans le récit événementiel aveugle et qui rejetait toute tentative de rendre la science historique non seulement explicative, mais abyssale.

4 - La théologie négative et la science historique de demain

En vérité, l'humanité a toujours tenté de se connaître de haut et de loin, donc de trouver le recul qui lui permettrait de conquérir une véritable connaissance d'elle-même. Mais comment cette distanciation rencontrerait-elle quelque succès dès lors que, depuis 1859, nous savons que l'animal rationale se révèle insaisissable à lui-même ? L'animalité de la politique des Célestes se donne désormais à décrypter. Les enquêteurs modernes s'attachent à cerner la politique du "Dieu" scindé entre un paradis ridicule et un enfer des tortures éternelles.

En vérité, toute la science historique moderne a conduit les historiens à s'inscrire dans la postérité bucolique et pré-romantique de "La Confession du vicaire savoyard" de Rousseau. La théologie chrétienne est devenue champêtre. Certes, on sait gré à Ernest Renan (1823-1892) d'avoir, dix ans après David Strauss (1808-1874), publié la première Vie de Jésus (1863) débarrassée de la croyance aux prodiges et aux miracles du grand Galiléen. Mais ce n'est pas à l'écoute des écologistes renaniens que l'on rend compte de la stature d'un prophète qui chassa à coups de fouet les marchands du temple.

Mais comment se fait-il qu'en 1945, dès les premiers mois de la Libération et le retour en force de la laïcité républicaine, un Daniel Rops (1901-1965), pourtant ancien normalien ait pu faire paraître un Jésus en son temps rédigé sous l'Occupation et qui raconte pieusement les prodiges physiques censés accomplis par Jésus? Comment expliquer le succès du retour en force de la mythologie officielle du catholicisme sinon parce que Renan n'a substitué au Jésus de l'Eglise qu'un romantisme théologique hérité de Rousseau?

Un Jacques Lacarrière (1925-2005) dans son Au cœur des mythologies, En suivant les dieux, paru en 2003, met à juste titre l'accent sur la dimension allégorique des récits mythologiques. Mais faute d'avoir articulé l'allégorie sur le symbolique, l'auteur ne saurait donner son sens à une espèce symbolique des pieds à la tête et qui trace le chemin de sa propre existence dans le symbolique. La véritable histoire de l'humanité est celle de ses signifiants et c'est de ces signifiants qu'elle grave la trace dans le temps historique, ce que j'expliciterai le 20 mai, en commentaire de la commémoration du quatre centième anniversaire de la mort, la même année, de Cervantès et de Shakespeare. A l'école du romantisme hérité de Renan, Pierre Nora mythologise des "lieux de mémoire".

Que valent l'historicité et la scientificité contemporaines dès lors que l'on ne se risque pas à approfondir la notion de raison et à remonter aux origines sacrificielles des mythes religieux? Visiblement, on craint de décrypter l'animalité spécifique de la condition humaine. Car l'épouvante se place au fondement du politique.

On voit que si l'on tire les vraies leçons anthropologiques de la "théologie négative", on conduit la science de la mémoire à approfondir son réalisme et sa rationalité. Si la science historique ne rencontre pas le politique, elle souffre d'une pauvreté intellectuelle qui la réduit à un livre d'images à l'usage des enfants.

5 - Le réveil des esclaves

Et voici que le bal des masques et le clapotis des apparences s'interrompt un instant: M. Barack Obama prend la peine d'écrire noir sur blanc dans le Washington Post qu'il appartient à l'Amérique, et à elle seule, d'imposer ses règles et ses directives au monde économique et au commerce mondial. Les autres nations, et d'abord la Chine et l'Europe doivent rentrer dans le rang - ce que son parti avait déjà asséné par la voix de Mme Hillary Clinton quelques jours auparavant.

Quel réveil pour les vassaux que le rugissement du lion de l'histoire: sidérés, éberlués, ébahis, les voici contraints de sortir de leur hébétude et de redécouvrir le cours réel de l'histoire de notre astéroïde. M. Hollande lui-même ne peut plus garder le silence et il se voit contraint de renoncer à l'emprisonnement de la France et de l'Europe dans le traité de libre échange transatlantique, parce que, dit-il, il ne saurait renoncer à défendre "nos agriculteurs, notre culture, notre accès aux marchés".

Mais il est trop tard: du reste, ni la presse, ni les radios françaises n'en ont souffle mot, de sorte que le peuple souverain ignore tout de ce gigantesque changement de cap du gouvernement. Comment ce Président craintif et docile se rendrait-il crédible à emprunter tout subitement la dégaine d'un chef énergique et lucide? Tout le monde comprend que s'il a attendu un an avant les élections présidentielles pour sembler prendre une décision dans l'intérêt supérieur de la France, il n'en a pas pour autant changé de nature et que cette feuille au vent demeurera une proie malléable de l'empire américain. Washington fera sonner à ses oreilles les clochettes de l'évangélisme de type démocratique que l'on sait et il changera à nouveau de casaque. Déjà le Pentagone déclare unilatéralement qu'il va renforcer sa présence en Europe, tellement il se sait en terrain conquis.

Si la science historique ne devenait pas critique, comme la chimie est une critique de l'alchimie, comme l'astronomie est une critique de l'astrologie, comme la politologie est une critique du récit de l'interprétation théologique du passé, du présent et de l'avenir de l'humanité, comment l'Europe conquerrait-elle les armes d'une véritable science de la mémoire du genre hume que réclame notre temps.

Le 6 mai 2016

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr