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« L'empire américain s'est déjà effondré... »

Manuel de Diéguez est interviewé par l'Ambassade d'Iran le 17 mars 2007

Depuis la mise en ligne, le 5 juin dernier, de l'interview politique que j'avais été honoré d'accorder à mon domicile, trois mois auparavant, aux services culturels de l'Ambassade d'Iran en France, la nature philosophique et anthropologique de l'arme thermonucléaire sur laquelle j'avais insisté avec force le 17 mars s'est placée au cœur de l'actualité diplomatique mondiale , de sorte que le vrai débat est enfin sur le point de débarquer dans la science diplomatique et dans la politologie: car aussi longtemps que l'a priori sera aveuglément accepté selon lequel la détention de cette arme par l'Iran serait le prélude à la fin du monde, les chancelleries disposeront aussi peu de la problématique en mesure de démythifier l'apocalypse nucléaire que le Moyen-Age d'exorciser la peur irraisonnée de l'an mil.

Que l'arme thermonucléaire soit dissuasive sur le modèle des foudres de la damnation infernale, qui a permis à l'Eglise de brandir la menace de l'excommunication majeure pendant des siècles est une évidence que le Général de Gaulle avait comprise à une époque où la question n'était pourtant pas clairement résolue de savoir si un Dieu génocidaire et qui aurait troqué le Déluge pour l'atome s'en servirait contre un adversaire aussi désarmé que l'humanité de Noé face au Titan d'une inondation cataclysmique . Malgré cela, ce premier théologien de la dissuasion universelle avait mis en place une défense " tous azimuts " calquée sur le modèle du souverain des tortures éternelles.

Aujourd'hui, les Kouchner et les Sarkozy savent fort bien qu'ils se sont mis au service des intérêts pétroliers américains ; et ils feignent seulement de croire que l'hypothèse d'un recours à l'apocalypse nucléaire contre un Etat sans défense serait redevenue crédible, comme si l'arme biblique n'était qu'un canon plus gros que les précédents - ce qui faisait déjà l'objet des moqueries à l'égard de certains de ses généraux du connaisseur du cerveau de l'humanité qu'était le grand Charles. Mais, en réalité, les gesticulateurs actuels du sacré théologal savent que des Etats armés du thermonucléaire seront à la fois assurés de ne plus se trouver attaqués par personne et empêchés de se pulvériser réciproquement, parce que si le Créateur avait eu l'imprudence de se donner un vis-à-vis aussi armé du fantastique que lui-même dans le cosmos, il reculerait devant un suicide à deux ou à plusieurs. Le bi-théisme, le tri-théisme ou l'octo-théisme sont auto-équilibrants.

Ce qui paralyse la diplomatie moderne, c'est le même retard intellectuel de la politologie qui a interdit à la Renaissance de psychanalyser la stratégie de la divinité de la Genèse . Il y faut une information théologique approfondie. La laïcité a négligé de l'acquérir, ce qui a conduit à un blocage planétaire des sciences humaines. Mais la politique internationale a désormais le choix de faire progresser la civilisation de la raison ou à payer le prix d'une cécité volontaire dont on sait, depuis La Boétie , qu'il s'agit d'une " servitude volontaire ". Naturellement, le prix de la vassalité est d'une banalité et d'une platitude exemplaires. Mais qui a dit que l'on n'est jamais l'esclave que de son ignorance ?

Le 4 juin 2007 le Président Poutine a publié dans le Figaro une interview pleine de bon sens et de mesure . La diabolisation de la Russie est désormais déclenchée à l'échelle planétaire. Mais l'Europe , même vassalisée , acceptera-t-elle que le système anti-missiles américain installé en Pologne et dans la République Tchèque fonctionne en liaison automatique avec le dispositif nucléaire des Etats-Unis ? L'Europe, même humiliée, acceptera-t-elle que, pour la première fois, le nucléaire américain soit installé sur son sol ? L'Europe, même domestiquée, acceptera-t-elle que l'équilibre politique mondial soit bouleversé au profit de l'assujettissement militaire définitif du Continent de Copernic à un empire étranger, alors que nous ne sommes menacés par personne ? L'Europe des esclaves demandera-t-elle à Vladimir Poutine de l'aider à briser ses chaînes ? Voilà la seule vraie question.

Car il s'agit, en réalité, d'une tentative désespérée des Etats-Unis de retrouver l'hégémonie théopolitique mondiale que leur esprit de croisade leur assurait avant le naufrage international du messianisme démocratique échantillonné en Irak. Le Nouveau Monde se trouve très efficacement soutenu dans ses tentatives de reconquête des esprits en Europe par la complicité de la presse française, à commencer par le Figaro, qui s'est bien gardé de publier le coeur du message de M. Vladimir Poutine au Vieux Monde : Question : Pourquoi les Américains essaient-ils de concrétiser leurs plans avec tant de ténacité s'ils sont si visiblement sans objet réel? M. Poutine : Il se pourrait que ce fût parce que nous avons emprunté une voie dont il s'agirait d'empêcher la continuation, celle du rapprochement de la Russie avec l'Europe. Je ne l'affirme pas, mais c'est une possibilité . Si tel était le cas, ce serait une faute de plus.

Question : Envisagez-vous d'installer un système semblable (un bouclier anti-missiles) à Cuba et au Vénézuela ? M. Poutine : Non seulement ce n'est pas notre intention, mais nous avons démantelé nos bases à Cuba . Or, les Américains s'en construisent en Europe . Après la chute de l'Union soviétique, notre politique a pris un tout autre caractère . Nous ne voulons ni confrontation, ni bases sous notre nez. Le système russe actuel repose principalement sur des décisions politiques. La censure du Figaro n'est pas innocente : elle relaie évidemment l' article du nouveau Président du CRIF, M. Richard Prasquier, dans le Monde du 31 mai 2007 : Iran, le nucléaire proliférant , qui tente d'approfondir la division des Européens en faisant valoir que la menace imaginaire de l'Iran concernerait le Vieux Monde.

Le Vieux Continent se trouve donc dans l'obligation morale absolue de retrouver sa souveraineté, ce qui exigera la formation d'un pôle euro-russe suffisamment dissuasif pour mettre un terme à l'expansion planétaire d'un empire militaire , dont l'étroite collaboration avec Israël constitue pour l'instant l'axe central. Certes, le degré de vassalisation sous le glaive de la " Liberté " auquel le Vieux Monde s'est d'ores et déjà résigné rendra difficile à la diplomatie française de prendre la tête de l'Europe respirante. Comment dissuader l'Allemagne de demain de revêtir la casaque de chef de file des nations fort satisfaites de leur tenue de cour?

voir Lettre persane n°30 , L'enclume de la mort La zone grise, Israël et la Palestine sous le regard de Primo Levi et de Kafka

Mais, par bonheur, il y a plus de quarante ans que notre pays a expulsé de son territoire les troupes du nouvel occupant de l'Europe. Si nous ne jouions pas, seuls au besoin, la carte du refus de l'assujettissement, nous trahirions non seulement notre histoire, mais le génie de l'Europe. Il y va de la résurrection ou de la mort d'une civilisation. * Les fidèles lecteurs de mon site se souviennent de ce que j'ai mis en ligne, le 1er septembre 2005 une analyse théopolitique, donc à la fois anthropologique et géopolitique de la volonté légitime de l'Iran de s'armer de la bombe thermonucléaire

- Le savoir et l'action. L'Europe vassalisée face à l'Iran révolté, ler septembre 2005

J'y démontrais notamment que la lucidité politique de la classe dirigeante européenne était sur le point d'accéder à une conscience claire du caractère onirique de cette foudre , donc de son irréalité foncière dans l'ordre militaire, mais de sa portée essentielle pour la défense du rang et du prestige qui définissent la théâtralité les grandes puissances sur la scène du monde. A l'heure où huit héroïnes de l'histoire universelle disposent d'une apocalypse aussi terrifiante dans les imaginations que mécaniquement inutilisable sur un champ de bataille de ce bas monde, il est devenu illusoire à son tour de prétendre mettre un terme définitif aux exploits gesticulatoires du singe matamoresque. Je rappelle que MM. Védrine, Dumas et Moratinos, actuel Ministre des Affaires étrangères de l'Espagne, ont publiquement dénoncé la rencontre de l'apocalypse avec le ridicule, mais que leur conviction n'est autre que celle de la majorité des experts internationaux d'aujourd'hui, qui semblent s'être ralliés avec quelque retard à mes analyses théopolitiques et anthropologiques d'il y a plus de trente ans , qui portaient sur les formes modernes du mythe de l'excommunication majeure:

- Le dissuadeur dissuadé, Esprit, novembre-décembre 1980
- Critique de la dissuasion, Esprit, juin 1979
- La crédibilité de la dissuasion nucléaire, Esprit, novembre 1977

Le 17 mars 2007 , l'ambassade d'Iran à Paris est venue jusqu'à ma chaumine enfumée enregistrer et filmer à l'intention de la télévision iranienne une interview dont la teneur ne présente donc rien de secret. A la suite de la récente reprise du dialogue, suspendu depuis vingt-sept ans, entre les Etats-Unis et l'Iran, je crois le moment venu de publier cette interview, parce que ce débat place désormais la simianthropologie au cœur de la réflexion rationnelle sur la politique internationale. Dès lors qu'un bouclier anti missiles américain a été construit en Pologne aux fins de détruire en vol une bombe thermonucléaire iranienne aussi fantomatique que celle dont disposent les propriétaires actuels d'une apocalypse artificielle, il deviendra de plus en plus difficile à la politologie moderne de ne pas s'apercevoir que les trois théologies monothéistes sont construites sur le modèle de la dissuasion mythologique qu'illustre l'arme thermonucléaire. La psychanalyse de l'idole biblique débarque dans la science historique, puisque le génocide sacré du Déluge et l'éternité des tortures infernales se révèlent enfin des documents en attente de leur interprétation anthropologique .

*

L'ambassade d'Iran : Vous avez publié une vingtaine d'ouvrages chez les plus grands éditeurs, de nombreux articles dans les colonnes du Monde et quelque quatre-vingts articles de revue. Au lendemain de l'attentat du 11 septembre 2001, vous avez décidé de vous exprimer sur internet, convaincu que ce mode de communication ne manquerait pas de sceller une alliance d'un type nouveau entre la réflexion de fond du philosophe et l'actualité politique la plus brûlante. Vous y mettez une passion intellectuelle qui illustre, à vos yeux, les brèches que seul internet sera en mesure d'ouvrir à la réflexion anthropologique sur la politique de demain. Vous soutenez que le cerveau de notre espèce se trouvant scindé entre le réel et des mondes oniriques, il s'agit d'apprendre à interpréter en anthropologue cette dichotomie fondatrice du sacré. Vous êtes également co-fondateur de l'Encyclopedia Universalis, dont vous avez orienté la philosophie des sciences dans une direction aujourd'hui partagée par les analystes des fondements inconsciemment théologiques de la physique classique . Votre anthropologie critique éclaire les fondements psychologiques de la notion de " théorie de la nature ". Pouvez-vous nous expliquer cela d'une manière accessible au grand public?

Manuel de Diéguez : Bien sûr. Tout le monde comprend que la politique est l'histoire en action. Si vous approfondissez la notion de "politique" , vous découvrez que la physique est une politique appliquée aux comportements de la matière. Par bonheur, celle-ci veut bien se montrer suffisamment constante et régulière pour se rendre prévisible, donc exploitable. Mais, du coup, une connaissance plus approfondie de l'homme se révèle la clé de la science du cosmos. Pour apprendre à décrypter l'espèce simiohumaine actuelle, il faut observer le fonctionnement de sa boîte osseuse à la lecture des grands écrivains et des grands philosophes. Mais Shakespeare , Cervantès ou Swift sont, en réalité, des contemplatifs de notre espèce et de son cerveau, donc de vrais philosophes. A ce titre, ils nous initient à la politique et à une vraie lecture de l'histoire.

L'Ambassade : Pas de politique réfléchie, sans une connaissance approfondie de l'histoire. Mais vous évoquez la " démence politique " de l'Amérique.

Manuel de Diéguez : Don Quichotte est fou, Lady Macbeth sombre dans la folie, Gulliver observe la folie et la sottise des Yahous, Molière va jusqu'à une psychanalyse de la folie obsessionnelle de L'Avare. C'est assez dire que la plus haute littérature et l'anthropologie philosophique ont en commun d'observer la folie du genre humain , mais aussi la grandeur de la folie spirituelle, celle qui fait de Zarathoustra un frère de Jean de la Croix. Du reste, Unamuno associe le génie de la folie de don Quichotte au sacrifice du Christ. L'âme espagnole est une grande initiatrice aux ressources spirituelles de la Folie , et la France est un don Quichotte de la liberté aux yeux du monde entier. Il s'agit de porter sur l'Occident un peu du regard que Cervantès ou Shakespeare portaient sur la folie et sur la Folie . Pour cela, il faut démontrer que l'on n'arrête pas la marche de l'histoire de la dignité humaine. C'est à ce titre que l'Iran est aussi en droit de posséder l'arme nucléaire que les huit grands fous en possession de la bombe inutilisable. La guerre n'est pas un suicide à deux . Il est absurde d'en interdire la gesticulation au reste de l'univers . Tout le spectacle nous renvoie à une démence du simianthrope digne de la plume de Kafka, cet autre visionnaire génial de la folie.

L'Ambassade : La bombe atomique iranienne est donc l'occasion, à vos yeux , d'illustrer la capacité du philosophe-anthropologue d'aujourd'hui d'initier le suffrage universel aux secrets de la politique internationale.

Manuel de Diéguez : Oui, à condition d'approfondir la notion de politique afin que l'œil de la science historique métamorphose la politique en un formidable scanner des secrets anthropologiques du genre humain.

L'Ambassade : Lorsque M. Nicolas Sarkozy dit redouter la bombe iranienne , qui menacerait Israël, cela vous semble donc relever de la naïveté politique ?

Manuel de Diéguez : Pas du tout , cela relève du tartufisme politique. M. Sarkozy n'est pas un simple d'esprit.

L'Ambassade : Dans ces conditions, comment définiriez-vous l'objectif prioritaire de la politique internationale ?

Manuel de Diéguez : Libérer l'Europe politiquement et militairement vassalisée par le Nouveau Monde depuis 1945, voilà ce qui me paraît l'impératif catégorique d'aujourd'hui, celui de la vraie France, c'est-à-dire celle de don Quichotte. Mais le peuple italien commence, lui aussi, d'ouvrir un œil et le peuple allemand est tout près d'ouvrir les deux . Même les parlements des Länder font mine de s'interroger sur la durée de l'occupation américaine. C'est une pente de la politique sur laquelle on s'arrête difficilement de glisser. Certes, il y a soixante ans que les peuples du Vieux Monde se mettent un bandeau sur les yeux. Mais il naîtra un de Gaulle allemand , un de Gaulle espagnol , un de Gaulle italien. Vous voyez comme le génie politique est un grand fou : il va jusqu'à enseigner l'histoire véritable à l'école de la folie des prophètes. Néanmoins, la politique est d'abord une affaire de bon sens. Face à l'expansion guerrière d'un empire, il n'y a que deux logiques possibles : celle de la soumission et celle du combat. L'existence même du joug de l'OTAN frappe la civilisation européenne de déshérence .

L'Ambassade : Qu'en est-il, du point de vue de l'anthropologue de la politique de l'alliance entre les Etats-Unis et Israël ?

Manuel de Diéguez : Il existe une contradiction évidente entre le droit public des démocraties, qui reconnaît à tous les peuples de la terre la disposition d'eux-mêmes et le retour précipité et guerrier en Judée de la diaspora juive éparpillée sur tous les continents à la suite de la destruction de Jérusalem en 70 après Jésus-Christ. Cet événement extraordinaire soulève un problème anthropologique entièrement inconnu de la politologie et de la science historique mondiale, celui du fonctionnement dans le sacré du cerveau d'une espèce scindée entre le réel et des mondes terrestres théologisés. Est-il légitime de chasser de ses terres une population qui, elle, occupait ce sol depuis plusieurs siècles avant Moïse ? De plus, à partir du VIIe siècle, la population originelle s'est mise à adorer un troisième Dieu, dont la doctrine se trouve biphasée sur le modèle de tous les dieux dits uniques, donc nécessairement incompatible avec les " révélation " qui fondent l'orthodoxie de ses deux prédécesseurs . Ce n'est pas ma faute si seules des décennies d'épreuves sur le terrain nous renseigneront sur l'issue de cette incroyable illustration expérimentale de la théopolitique dont j'essaie de poser les fondements anthropologiques depuis plus de trente ans .

Il se trouve que ce problème se connecte désormais étroitement à celui de l'Europe occupée par l'OTAN. Platon explique dans la République qu'une génération vaincue engendre nécessairement deux générations d'aveugles, mais que la troisième se réveille non moins nécessairement. Il est donc inévitable qu'un jour le Vieux Continent chassera les garnisons américaines de son territoire. Dans ces conditions, comment voulez-vous faire jamais réussir la greffe d'un cerveau théologique sur un autre au Moyen Orient - celui de Jahvé sur celui d'Allah ? La science historique moderne et la géopolitique manquent encore d'une science anthropologique des relations que les descendants d'un quadrumane à fourrure entretiennent avec les personnages imaginaires qui se promènent dans leur tête et qu'Isaïe appelait des idoles. Croyez-vous que si les Etats-Unis ne se présentaient pas en supplétifs du dieu Liberté, dont les gènes sont ceux des évangiles à quatre-vingt dix-neuf pour cent , un porte-avions géant de l'US Navy serait ancré au milieu de la Méditerranée depuis soixante ans ? On l'appelle encore l'Italie, mais seulement pour la forme, puisque seuls les Italiens nés entre 1920 et 1930 ont encore des yeux suffisamment ouverts pour s'en étonner. Mais les Italiens nés autour de 1970 réapprendront à les écarquiller. L'avenir leur appartient .

L'Ambassade : Vous avez des formules terribles sur la "servitude européenne", comme celle-ci: "Notre miroir nous renvoie notre effigie de bourreaux tartuffiques".

Manuel de Diéguez : Comment un bourreau peut-il se révéler tartufique ? La psychanalyse du bourreau était demeurée dans l'enfance . Elle n'était qu'un trou noir dans la grande littérature, et cela malgré La Colonie pénitentiaire de Kafka. Mais avec Les Bienveillantes de Jonathan Littell , les Balzac, les Stendhal et les Proust de demain, s'il en naîtra, s'ouvriront à la psychanalyse du tortionnaire. Vous voyez qu'avec un peu de psychologie, on peut ouvrir les yeux des gens sur des secrets de chancellerie. Décidément, le génie littéraire est le moteur de la connaissance du genre humain. Le génie de Littell est de nous peindre le tortionnaire comme un personnage aussi banal et universel que M. Homais , parce que le tartufisme réel est viscéral et inconscient. Mais ce thème nous entraînerait trop loin.

L'Ambassade : Comment définiriez-vous l'idéologie ?

Manuel de Diéguez : L'idéologie est le rempart tartufique qui nous empêche de descendre dans les profondeurs anthropologiques du Créateur et de sa satanée dose de bonne conscience. Prenez le récit du déluge. Le premier exploit de cette idole n'est autre qu'un génocide à l'échelle de la planète. Mais voyez comme ce tortionnaire se met lui-même dans l'embarras, et cela à l'école de son propre tartufisme, qui ne manque pas de le piéger de belle façon en retour ;car il lui faut sauver de la noyade des échantillons de sa création, sinon comment continuerait-il d'écrire sa propre histoire ? Il croyait se venger une bonne fois pour toutes, et le voici captif, à l'image d'un géant thermonucléaire devenu l'otage de sa propre foudre. Puis ce maladroit se donne un fils en chair et en os. Mais comment en faire un dieu armé d'un squelette, de muscles, d'un foie et de viscères, comme Mars ou Poséidon ? Comment supplanter ses rivaux à se donner un tube digestif ? Quel sot que ce premier Tartufe de la torture ! L'islam, lui, s'est bien gardé de faire naître Mahomet des entrailles d'une femme fécondée par une divinité, comme Léda ou Proserpine. A refuser l'incarnation des signes, donc du symbolique, l'islam a pris quinze siècles d'avance sur le christianisme. Aussi, depuis près de trois siècles , l'Occident de la science et de la raison s'efforce-t-il de regarder Jésus comme un grand prophète. Cela s'apprend dans le Coran.

L'Ambassade : Qu'entendez-vous par ce que vous appelez la théopolitique ? Le drapeau est-il un objet théopolitique ?

Manuel de Diéguez : Même l'Eglise catholique enseigne qu'un ciboire n'est pas un objet sacré, parce que le spirituel ne joue pas à cache-cache avec des atomes de fer ou d'argent. La France ne joue pas à qui perd gagne avec le tissu d'un drapeau, parce qu'il est païen de s'imaginer que le spirituel se substantifierait .

Cela signifie que les candidats à l'élection présidentielle devraient savoir qu'on leur demande de symboliser la vraie France et que la vraie France ne s'incarne pas, car elle est un signe en marche, comme le prophète Jésus ou le prophète Mahomet sont des signes en marche. La théopolitique renvoie à la connaissance de l'inconscient "spirituel" de la politique et de l'histoire ; et l'adjectif "spirituel" s'applique aux signes et aux symboles, non à la matière.

L'Ambassade : Le Vatican a-t-il encore un rôle à jouer ?

Manuel de Diéguez : La théologie institutionnalisée est morte. L'avenir de Dieu est " poétique ", à condition qu'on redécouvre que la poésie est une démiurgie spirituelle. J'ai traité de ce sujet dans mon Essai sur l'avenir poétique de Dieu, Plon 1965. J'y montre que Bossuet, Pascal, Chateaubriand et Claudel partagent la même théologie doctrinale, mais qu'ils sont reconnaissables à leur "vrai Dieu", celui de leur voix, qui sont quatre dieux différents.

L'Ambassade : Le poids du judaïsme est-il excessif en Occident ?

Manuel de Diéguez : L'ex président Carter a publié un essai politique qui a fait grand bruit et dans lequel il dénonce la politique de l'apartheid qu'Israël pratique à grande échelle à parquer les Palestiniens dans les gigantesques camps de concentration qui s'appellent Gaza et la Cisjordanie . Jimmy Carter s'appuie depuis longtemps sur la théologie de Kierkegaard, ce prêtre protestant et ce philosophe de l'individu qui a étudié la question des relations de la " grâce de Dieu " avec la fatalité du mal - ce qui revient à demander à l'Amérique comment il se fait qu'elle se croit l'élue de Dieu, alors qu'elle se comporte en " Satan du monde ". Vous remarquerez qu'une ONU pourtant soumise à l'Amérique "rédemptrice" et "évangélisatrice", a pourtant condamné le mur israélien de l'apartheid . Voyez comme la politique est, en réalité, une théopolitique en ce sens qu'elle est de plus en plus condamnée à étudier l'inconscient théologique de la politique.

Kierkegaard a combattu toute sa vie la dialectique hégélienne , qui substitue une épopée du concept de "liberté" au devenir de l'individu réel, donc la croisade d'une idéologie guerrière à une théologie du souffle, donc un messianisme des idéalités de 1789 à l'écoute de l' " esprit ". Carter a écrit ce livre parce qu'il est le seul président des Etats-Unis qui ait appris la politique à l'écoute d'une culture philosophique , ce qui lui a permis de comprendre que la démocratie messianisée à l'américaine est l'expression de la chute du monde moderne dans un hégélianisme au service du mythe de la " liberté " et de la "justice" . Ces abstractions substituent le glaive du " verbe démocratique " à l'individualisme absolu de la " grâce " . L'intelligence anthropologique de l'histoire et de la politique descend dans les entrailles de la pensée philosophique de l'Occident.

L'Ambassade : Et si M. Sarkozy gagne les élections…

Manuel de Diéguez : Le Congrès de Versailles du 23 février 2007 a introduit dans la Constitution deux nouveaux articles. Il s'agit d'une réforme de la loi fondamentale qui permettra au peuple français, par la voix de l'Assemblée nationale et du Sénat constitués en haute Cour de justice pour la circonstance, de destituer solennellement un président qui braderait la souveraineté de la France. J'ai étudié la légitimité de ces articles en droit constitutionnel Leur portée politique me semble révolutionnaire dans une démocratie.

- La Constitution du 23 février 2007 et la défense de la souveraineté nationale, 15 mars 2007

Tout cela répond à l'éventualité selon laquelle N. Sarkozy, s'il était élu président de la République, vassaliserait la France au profit des Etats-Unis d'Amérique. Mais la vraie France est désormais sur ses gardes.

L'Ambassade : Quel est votre point de vue sur l'immigration et sur la place que prend cette question dans la campagne présidentielle?

Manuel de Diéguez : L'immigration est une question culturelle. Il s'agit de savoir si l'élite intellectuelle de l'Occident est encore fécondatrice et si, de son côté, l'islam est en mesure d'enfanter une philosophie et une pensée qui inspireraient l'Europe en retour. Nous en sommes loin. Pour l'instant, l'inculture atterrante d'une laïcité exténuée empêche que se forme une élite philosophique française en mesure de démonrer que l'Islam a pris, en réalité, une grande avance sur le christianisme, parce que la religion de Mahomet n'est pas fondée sur le mythe païen de l'incarnation du symbolique. Si la France cartésienne ne se réveillait pas dans la vraie postérité de Darwin et de Freud, il ne naîtrait pas non plus d'élite philosophique au sein de l'islam français ; et le pays ne connaîtrait pas une deuxième renaissance, qui approfondirait notre humanisme devenu superficiel. L'islam deviendra-t-il le détonateur d'un nouvel élan de la raison et de la pensée européennes? Si le Dieu fatigué des théologiens chrétiens devenait le support symbolique d'une véritable poétique de l'homme , nous écouterions la voix des hommes-signes, qu'on appelle des prophètes . L'un d'eux, un certain Isaïe , faisait dire au dieu en lequel il avait déguisé son propre génie : "J'ai horreur de vos sacrifices et de vos mains pleines de sang sur mes parvis." Encore le politique, encore l'histoire !

L'Ambassade : Vous avez toujours rejeté le marxisme, mais comment gérer l'injustice sociale ?

Manuel de Diéguez : A peine le mur de Berlin était-il tombé que Jean-Paul II a troublé le chœur des laudateurs béats du capitalisme retrouvé, parce que le christianisme des origines est une religion des pauvres et qu'elle est tombée en quenouille chaque fois qu'elle s'est faite la proie du capitalisme à l'orientale, celui du trône et des dorures du Vatican. Ce que Jean-Paul II condamnait, ce n'était pas le combat marxiste contre la pauvreté, mais le mythe du salut par l'avènement d'un " royaume du Dieu " prolétarien , parce que l'Eglise elle-même avait dû l'abandonner après moins d'un siècle d'apprentissage des lois qui régissent la politique et l'histoire réelle. Depuis lors, le simianthrope est déchirée entre l'utopie édénique et la sauvagerie guerrière.

L'Ambassade : Vous évoquez l'ascendance simienne de l'homme. Etes vous le créateur du concept de simianthropologie ?

Manuel de Diéguez : Oui, dans Une histoire de l'intelligence (Fayard 1986) et auparavant dans La Caverne (Gallimard, Bibl. des idées, 1974). J'observe que Darwin n'a pas conduit la logique interne du concept d'évolution des espèces jusqu'à son terme naturel, donc inévitable; car si nous n'incarnons qu'une étape du devenir de notre cerveau, nous devons observer notre inachèvement cérébral actuel - ce qu'une Eglise encore vivante devrait saluer comme une bénédiction du ciel , puisque, depuis vingt siècles, toute la mystique chrétienne se concentre à connaître la finitude de la créature. Pascal a fait dire à l'idole: " Plus il s'élève, plus je l'abaisse ; plus il s'abaisse, plus je l'élève. " L'anthropologie critique allume son feu à l'école d'un abaissement de l'homme au rang d'un semi animal, mais parce que seul un œil ouvert sur la semi animalité proprement humaine voit l'idole en tant que telle, c'est-à-dire dans son animalité spécifique. Car l'idole n'est pas dans le bois sculpté, mais dans un regard transanimal sur le dieu de bois ; et ce regard-là, comment le bois de l'idole le donnerait-il ? Les saints voient le dieu de bois qui s'appelle l'Eglise .

L'Ambassade : La stérilité dont la raison occidentale semble désormais frappée n'est-elle pas une maladie provoquée par l'impérialisme européen , et cette maladie n'est-elle point "à mort" , comme disait Kierkegaard ?

Manuel de Diéguez : Il n'y a jamais eu de grande civilisation qui ne se soit répandue et qui n'ait imposé son rayonnement par un autre moyen que par la force des armes. Si Alexandre n'avait pas lancé les Grecs à l'assaut de l'Asie, il n'y aurait pas eu de mondialisation de la civilisation grecque, si Rome n'avait pas porté le fer et le feu hors de ses frontières , il n'y aurait pas eu de civilisation de la loi écrite et d'héritage planétaire du génie athénien . La guerre apporte au vainqueur la prospérité économique, puis une éventuelle floraison culturelle. C'est pourquoi il faut bien se mettre dans la tête qu'aux yeux des Etats-Unis, 1945 n'est pas l'année de la libération de l'Europe, mais celle de leur propre triomphe militaire à l'échelle de la terre, dont ils disent eux-mêmes qu'il les a portés à une puissance supérieure à celle de l'empire romain, supérieure à celle du règne de Charles Quint, supérieure à celle de l'empire napoléonien, supérieure à celle du Commonwealth britannique, ce qui leur a longtemps permis d'imposer le dollar au titre de seule monnaie de réserve de la planète. Aujourd'hui, c'est également par les armes que l'empire américain périt sous nos yeux et sa descente à l'abîme sera scellée par sa défaite en Irak. Pourquoi ce naufrage mondial est-il devenu inévitable, sinon parce que la Russie et la Chine sont désormais en mesure d'empêcher un empire américain déjà secrètement désespéré et à bout de souffle de défier une dernière fois la fatalité de sa mort par une ultime ruée sur le pétrole de l'Iran et du Soudan? Mais l'heure est passée de poursuivre coûte que coûte l'expansion militaire de l'empire à l'échelle du monde.

C'est dire que l'Europe occupée secouera le joug de l'OTAN sitôt que l'empire américain aura été vaincu par la révolte générale de ses vassaux . Tout le reste n'est qu'un vain bavardage, parce qu'il est bien impossible qu'un continent momentanément occupé par une armée étrangère ne retrouve un jour sa souveraineté. Mais l'Amérique des Attila, des Tamerlan, des Gengis Khan de la démocratie aura-t-elle été civilisatrice à sa manière ? Quand Jonathan Littell approfondit jusqu'au vertige la notion de barbarie, quand il écrit que le grand écrivain est un plongeur qui n'en a jamais fini de descendre dans le noir et dans "le plus noir que le noir", il demande la nationalité française. Peut-être sait-il que la civilisation est un poète, peut-être sait-il que tout poète va chercher Eurydice aux enfers, peut-être sait-il qu'une culture est une Eurydice que la flûte d'Orphée a transfigurée.

C'est dire également que toutes les civilisations ne sont pas égales entre elles. S'il était interdit de distinguer le vrai du faux au nom d'un panculturalisme acéphale, il n'y aurait plus de civilisation , puisque le sorcier qui croit que l'esprit de ses ancêtres se cache sous l'écorce des arbres deviendrait l'égal du poète de la "Subida al monte carmelo". "Les yeux d'Ezéchiel sont ouverts", dit l'Ecriture. La civilisation est un poète qui ne cesse d'ouvrir les yeux d'Ezéchiel.

L'Ambassade : Dans ce contexte, croyez-vous que le conflit israélo-palestinien soit une maladie inguérissable ?

Manuel de Diéguez : Quand tout le monde aura compris qu'Israël ne consentira jamais à revenir aux frontières de 1967 et quand l'Europe vassalisée ne pourra plus feindre de se l'imaginer, cet Etat aura rendez-vous avec Kierkegaard, qui lui dira : " Tu étais malade de ta fausse justice. A toi de décider si cette maladie est mortelle. "

mise en ligne le 5 juin 2007
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