18/09/2007 13 min #11063

Manifeste pour une alternative

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lundi 17 septembre 2007 par Patrick Mignard

L’Histoire de la fin du 19e siècle et celle du 20e nous permettent de tirer, sinon des leçons, du moins de faire un certain nombre de constats :

contrairement à toutes les prédictions des stratèges de la Révolution, la classe ouvrière n’a pas pris le pouvoir -et quand « elle l’a pris » dans des pays où elle était largement minoritaire, elle a été incapable de le conserver et d’instaurer, ce au nom de quoi elle avait été faite, le « socialisme » ;

cette classe ouvrière industrielle, élément essentiel de la stratégie anti capitaliste dans les pays développés a, en grande partie disparue, du moins dans sa forme qui en faisait la « fossoyeuse du système » ;

le (s) système(s) soviétique(s) est (sont) une faillite historique… le système marchand s’est réinstallé à sa(leurs) place(s) ;

le modèle socialiste, ou du moins ses principes, ne sont pas transposables et applicables mécaniquement – l’expérience des pays en voie de décolonisation le prouve ;

la peur de la marginalisation politique a incité la plupart des forces progressistes à goûter au fruit vénéneux de la participation électorale. Leur faiblesse leur a été, et leur est, fatale.

Cette tragique énumération constitue la liste, non exhaustive, des faits qui expliquent l’état de délabrement de la pensée progressiste et alternative et qui doit servir aux alternatifs d’éléments d’analyse et de contre exemples pour fonder une nouvelle stratégie politique évitant les erreurs théoriques et pratiques, aberrantes et désastreuses du passé.

La contestation radicale du système marchand peine aujourd’hui à retrouver un nouveau souffle ; ceci vient du fait qu’il n’y a aucune alternative politique en dehors de toutes celles qui ont fait faillite. Or quitter le nid douillet des certitudes politiques, même si elles ont fait faillite, exige une forme de saut dans l’inconnu et un risque politique certain.

La problématique qui se pose pour envisager une alternative se situe à trois niveaux distincts mais largement dépendant les uns des autres : Le niveau politique

La principale erreur a consisté à développer une stratégie erronée par rapport au Pouvoir.

La thèse qui consiste à dire, en résumé, « prenons le pouvoir politique et ensuite organisons de nouveaux rapports sociaux », est fausse. C’est cette thèse qui est à la base de la plupart des stratégies qui ont échoué.

Pourquoi est-elle fausse ?

le système dominant s’est donné les moyens politiques, administratifs, idéologiques, policiers et politiques de faire face à une agression qui remet en question ses principes. Les expériences de la « Gauche » au pouvoir à différentes époques, et dans différents pays, sont révélatrices. Quant à un affrontement direct, il est irrémédiablement voué à l’échec militaire, mais aussi politique ;

un nouveau système de relations sociales ne peut pas se mettre spontanément en place en remplacement de l’ancien… ceci ne s’est jamais vu, dans aucune civilisation. Non seulement le réaménagement global est problématique mais les consciences, les esprits ne sont pas prêts à un tel bouleversement en un temps aussi court : les « expériences soviétiques » en sont la plus parfaite démonstration.

Le niveau économique

un rapport de production n’est pas une simple organisation mécanique… il est un produit historique, c’est à dire le résultat d’une évolution qui a su intégrer à la fois des conditions de production techniques, mais aussi des relations sociales qui ont évolué au grés des conflits de pouvoir et d’évolution des valeurs éthiques ;

il n’y a pas de rationalité économique en soi, indépendante des structures sociales, indépendamment de la conscience éveillée (le pouvoir d’accepter ou de refuser) des femmes et hommes qui les constituent.

Le niveau idéologique

C’est à la fois le plus simple et le plus compliqué : simple parce que l’on peut dire n’importe quoi, entretenir la radicalité au niveau du simple discours, compliqué parce qu’il s’agit, dans les faits de changer la mentalité, les conceptions, les réflexes, les manières de concevoir les actes de la vie courante et sociale. Or, et l’Histoire du 20e siècle nous le démontre suffisamment, une démarche purement idéologique est non seulement inutile, mais aboutit à une catastrophe. C’est la pratique, la praxis, qui est fondamentale et déterminante dans ce domaine, pas les discours de « théoriciens éclairés ». On ne convainc pas théoriquement, mais en faisant vivre une situation.

C’est la méconnaissance de ces principes qui expliquent toutes les faillites politiques du 20e siècle – l’exemple soviétique est le plus significatif avec son projet de construire instantanément une « société socialiste » (?) avec création d’un « homme nouveau » (?)… Un tel projet nie totalement les lois de l’Histoire et celle de l’évolution de la conscience et de l’esprit humain – idem pour la Chine… sans parler de la parodie grotesque et dramatique des autres « pays socialistes ».

Ce sont ces mêmes principes qui continuent pourtant, et malgré les véhémentes dénégations, à fonder l’essentiel des stratégies politiques des organisations qui ont la prétention insensée, de leur part, de créer un monde nouveau – Certes, la prise du pouvoir à la soviétique est exclue, c’est la voie électorale qui est privilégiée, ce qui rend le résultat encore plus aléatoire.

Il n’y a plus il est vrai, aujourd’hui, l’existence explicite, repérable, facilement identifiable, d’une force, d’une classe sociale au destin « messianique » et qui devrait « libérer définitivement le genre humain de l’oppression » comme l’a cru une part importante du mouvement ouvrier durant ces deux derniers siècles… certains le croyant encore. Pourtant, loin de se réduire, le rapport social salarial s’est généralisé, dans les pays développés mais aussi, massivement dans les pays que le Capital a envahis et dans lesquels il a détruit, ou est entrain de détruire, toute autre forme de relations sociales.

Ce que l’on nomme, faute d’appellation plus précise, mouvement social aussi nébuleux, aussi imprécis dans ses contours et ses objectifs qu’il soit, est une réalité sociale et économique, sans pour cela avoir, il est vrai, une réalité et expression politique. Il exprime maladroitement et sans vision stratégique, sur un mode purement défensif, les dérives anti sociales du système marchand dans sa phase libérale et mondialiste. Il exprime les craintes, plus que fondées, d’une dégradation sociale de l’ensemble de la société. Ce qui constitue l’essentiel de sa prise de conscience et de sa mobilisation c’est la défense des acquis sociaux que le système marchand avait concédés à l’époque où le mouvement ouvrier pouvait se mobiliser et dans des périodes où le système pouvait, et devait, « lâcher du lest » (années 30, après guerre, Trente Glorieuses).

Si la défense des acquis sociaux est une lutte nécessaire et juste, elle n’en est pas moins perdue d’avance en l’absence d’une stratégie offensive. Or, cette dernière, confisquée par les organisations politiques diverses, se perd dans des analyses plus que douteuses et les errements aléatoires et bureaucratiques d’une pratique électorale totalement stérile.

C’est donc à une véritable révision du rapport au politique, et bien sur à la politique, que ce mouvement se doit de procéder.

L’apparition de structures alternatives est l’autre facteur d’évolution des conséquences du fonctionnement du système marchand. Elles sont l’expression des initiatives, prises à différents niveaux de la société, par des hommes et des femmes qui ne se satisfont plus de leurs conditions de vie et de travail et qui créent d’autres relations sociales, d’autres types de rapports sociaux. Elles représentent, contrairement aux apparence, l’embryon de ce qui devrait être une stratégie offensive.

Apparues dès le 19e siècle pour lutter contre les excès du développement capitaliste des sociétés en Europe occidentale, sous la forme des coopératives et de ce que l’on appellera plus tard l’économie sociale et solidaire, elles représentaient des alternatives aux conditions imposées par le système au prolétariat. Puissamment combattues sur le plan idéologique par ce qui allait devenir le mouvement communiste, il leur était, entre autre, reproché de relativiser la « force révolutionnaire du prolétariat » industriel et d’ « aménager » la société capitaliste. Ces structures, quoique ne disparaissant pas entièrement, certainement dégénérant en entreprises purement capitalistes, sont restées en marge de la contestation du système.

Ce n’est que vers la fin du 20e siècle, devant l’aggravation des contradictions du système marchand (exclusion massive de la force de travail, dérives écologiques des productions agricoles et industrielles), et la faillite de toutes les stratégies de changement politique et social, que ces structures, et leurs principes de fonctionnement, sont réapparues sous différentes formes. Considérées au départ comme des structures plus ou moins marginales, regroupant des « marginaux », elles sont en passe d’être une véritable alternative permettant à des populations en manque d’intégration, mais aussi de mode de vie et de consommation nouveaux, des solutions satisfaisantes et pérennes.

Ignorées, sinon méprisées, ou au mieux considérées comme folkloriques, par les formations politiques traditionnelles et officielles, elles représentent, malgré tout et en dépit des critiques dont elles font l’objet, le seul exemple d’une alternative réelle et concrète au système marchand.

La rencontre, la collaboration, la fusion entre ces deux mouvements (mouvement social et structures alternatives) ne s’est pas faite… L’un et l’autre s’ignorent, non pas du fait de divergences qui les opposeraient, mais du fait d’un déficit de la pensée politique et d’une vision étriquée de ce que doit être le changement et les conditions de sa réalisation.

Le programme de l’Alternative, sans être encore détaillé et précis peut, et doit, se fonder sur des pistes solides qui peu à peu émergent de l’horizon embrumé de l’échec des luttes du passé, des contradictions de plus en plus vives du système marchand et des impasses électorales. La voie nous est montrée, non pas par une théorie partant d’un postulat, aussi séduisant et rationnel qu’il soit, mais par l’expression et les conséquences des contradictions du fonctionnement du système marchand :

développement méthodique, concerté et fédéré des structures alternatives dans tous les domaines possibles, en commençant par les plus simples et les plus accessibles, en fonction des spécificités et traditions de luttes locales -par exemple l’agriculture en France, le secteur industriel en Argentine

développement systématique de circuits courts et alternatifs de distribution des biens et services, autrement dit, relocalisation de l’économie ;

la relocalisation de l’économie doit être un moyen de fédérer les unités de production agricoles et industrielles en vue de la constitution d’un tissu de relations sociales prélude à un système alternatif qui rendra peu à peu caduques et obsolètes les circuits de production et de distribution du système marchand ;

articulation des luttes sociales avec ces nouvelles pratiques fondées sur la solidarité et la fédération des actions – par exemple abandon, du moins relativisation, de la forme traditionnelles des luttes comme la grève qui n’apportent plus aucun résultat dans le système mondialisé, mais recherche de solidarités (avec les associations d’usagers) en vue de lutter

contre la marchandisation généralisée des services – utilisation de la gratuité comme moyen de lutte ;

popularisation de toutes ces pratiques pour y entraîner le maximum de personnes montrant

en cela que le monde nouveau que nous souhaitons est, non seulement possible, mais dès à présent réalisable ;

développement à cette fin d’un réseau de communication pour échanger mais aussi pour informer en dehors des médias officiels et marchands quasi entièrement contrôlés par les puissances politiques et financières au service du Capital.

Ce programme devra réexaminer sans à priori et sans préjugés, en étroite liaison avec la pratique, des questions aussi essentielles, et fort mal traitées dans le passé, que le statut de la propriété individuelle et celle des moyens de production, celle des moyens d’échange et le statut de la monnaie, celles des conditions de la production des richesses, de leur répartition et celle de leur transmission. Les erreurs commises dans le passé, quant au traitement de ces questions, doivent nous servir de leçons afin d’éviter les dérives catastrophiques qui ont fait le malheur de millions d’individus au travers de plusieurs générations dans toutes les parties du monde.

Ce programme ne manquera pas de critiques.

De la part des gestionnaires du capital qui le railleront et y verront des pratiques d’ « anti modernité », voire « préhistoriques », car pour eux, la modernité consiste, évidemment, à accumuler du capital, faire fructifier les profits, marchandiser les services, breveter le vivant, ne jurer que par la compétitivité et la croissance, précariser les salariés, piller sans vergogne les ressources naturelles de la planète et polluer à mort notre environnement. Ils riront moins lorsque la majorité leur montrera concrètement que l’on peut vivre, et mieux, sur d’autres principes que les leurs et que tout leur édifice économique et politique est désormais obsolète. Se posera alors, et même probablement avant, le problème de l’auto défense du processus en construction car le système marchand, comme tous les systèmes dans l’Histoire, ne capitulera jamais volontairement. Le sérieux et la puissance du nouveau système seront les meilleurs garants de son succès.

De la part des organisations politiques de « gauche », dirigées par des professionnels de la politique, grands donneurs de leçons malgré leur faillite historique. Critiques et sceptiques au début, elles essayeront ensuite de s’intégrer au processus pour le contrôler, voire le dévoyer et/ou de l’enrayer en fonction d’options théoriques de leur invention et en fonction de leurs intérêts bureaucratiques. Peut- être, et ce serait le plus souhaitable, nombreuses et nombreux seront celles et ceux qui, sincères dans leurs opinions, leur engagement et leur désintéressement, ouvriront leurs yeux et quitteront leurs organisations politiquement en faillite pour rejoindre le combat sur d’autres bases. La plus grande vigilance sera de rigueur et seul le sérieux et le crédit démocratique de la pratique, de la praxis, sera le garant de la réussite.

Ce n’est pas la puissance organisationnelle qui fait la justesse de la stratégie d’une organisation, pas plus que son « (look marketing » et sa présence médiatique qui va avec. Toutes ces manifestations et ces croyances ne sont que des illusions entretenues, complaisamment, par le système marchand et son complexe industriel médiatico-spectaculaire pour maintenir le « bon peuple » dans l’ignorance et l’illusion. Ce qui fait la puissance d’un mouvement c’est sa pratique sociale réelle, celle qui créée de la relation sociale et la conscience qu’il a de ce qu’il fait, bref de sa praxis. Tout autre considération n’est que « poudre aux yeux » et « politique spectacle ».

(À suivre...)

altermonde-sans-frontiere.com

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