Quel sera le coût pour la civilisation mondiale de la honte et du déshonneur de l'Europe?

13 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

1 - Préambule

Une seule réalité domine la politique internationale, à savoir la volonté prophético-messianique des Etats-Unis de poursuivre leur expansion en Europe. Or, non seulement aucune démocratie, donc aucun Etat souverain ne saurait légitimer l'occupation éternelle de son territoire par les troupes d'une nation étrangère et en river le principe au cœur de sa Constitution. Or, il se trouve qu'aucun parti politique n'ose seulement évoquer cette situation, qui semble désormais aller de soi et conduire le train actuel de l'Europe et du monde.

Pour comprendre et expliquer cette vassalisation consentie, il faut commencer par réfuter l'adage: "Comparaison n'est pas raison". Car cette situation est tellement identique à celle de Rome à l'heure de Séjean et de Tibère qu'il suffit de rappeler le génie des sénateurs de la Ville éternelle. Ils avaient décidé de faire camper hors de Rome les légions du peuple romain, tellement ils avaient compris que dans une société occupée jour et nuit par sa propre armée, celle-ci y conquerrait bientôt un pouvoir titanesque. Elle ferait et déferait alors les empereurs à son gré et toujours au profit du chef qui aurait pris appui sur elle. Celui-là se hissera au pouvoir suprême au nom même du peuple romain et de la République qu'il serait censé incarner.

La croyance au prophétisme rédempteur de la nation américaine et sa croyance à la vocation innée dont elle serait investie de véhiculer l'humanité sur les chemins de la Liberté, de la Justice et du Droit est tellement invétéré que des républicains commencent de se rallier à la cause de leur adversaire officiel, Mme Clinton, cette doublure de son mari Bill, tellement ils se convainquent que Donald Trump tentera de trahir la vocation rédemptrice universelle du peuple américain.

La nécessité absolue de maintenir hors de Rome les légions d'un peuple démocratique a trouvé sa confirmation sitôt après la mort de Néron. Son successeur, Galba, âgé de soixante-dix ans, avait imaginé deux remèdes devenus aussi illusoires l'un que l'autre: le premier était de permettre aux empereurs de se donner un fils adoptif digne de diriger l'empire, parce que le fils biologique d'un empereur se trouvait souvent incapable d'assumer la magistrature suprême. Le second remède était d'éviter d'épuise les finances publiques en réduisant la prébende fantastique qu'on payait à chaque légionnaire campé dans Rome à l'occasion de l'arrivée au pouvoir d'un nouvel empereur.

Or, la science politique des patres conscripti, c'est-à-dire des sénateurs originels qui avaient assassiné le roi Numa Pompilius et l'avaient fait descendre du ciel et prophétiser l'avenir glorieux de Rome s'était pleinement réalisée. Le débat ne portait même plus sur le renvoi des légions hors de Rome, mais sur le montant des sommes fabuleuses qu'on leur versait. Galba a été assassiné par les soldats d'un certain Othon, leur chef, qui leur promettait, lui, de perpétuer le bon temps des sommes vertigineuses qu'ils réclamaient, à condition qu'ils veuillent bien le faire succéder au vieux Galba.

C'est dire que la nouvelle classe dirigeante romaine se comportait exactement comme les Républicains américains, qui préfèrent changer de parti et voter pour les démocrates si ceux-ci préservent la vocation native de l'Etat américain, assuré de génération en génération du salut du genre humain, tout en assurant aux "démocratiseurs" de juteux bénéfices.

C'est dans cet esprit que j'ai publié le 11 mars quelques remarques sur La mort politique de François Hollande. Mais on voit à quel point un éclairage historique préalable doit servir de préambule à la compréhension actuelle du déshonneur et de la honte de l'Europe. Il est impossible aux Etats de renoncer à titre constitutionnel et au nom même des principes universels censés guider des démocraties, aux fondements mêmes de tous les Etats du monde, à savoir leur souveraineté. Il est impossible à aucun Etat de renoncer à chasser les troupes étrangères de son territoire. On sait qu'Othon, avec son successeur Vitellius à ses trousses, a préféré se suicider plutôt que d'engager un combat perdu d'avance: la fatalité qu'il avait mise en place allait suivre son cours jusqu'à l'écroulement de l'empire.

2 - L'infirmité d'un empire

Ce que voit de plus élémentaire, et je dirais même de plus rudimentaire le regard clair que tout homme d'Etat porte sur l'histoire, c'est l'évidence qu'un Etat victorieux commencera par étendre son poids politique et sa présence militaire au détriment des alliés et des associés mêmes qui l'auront aidé à remporter sa victoire. L'Amérique a aussitôt placé l'ensemble de ses anciens alliés, sous le sceptre d'un de ses généraux, et cela même en temps de paix; et, pour faire bonne mesure, elle a étendu la tutelle de son glaive au Canada, à l'Australie, à la Nouvelle Zélande et à un ancien allié d'Hitler, la Turquie.

De plus, elle avait verrouillé le système en interdisant à tout pays d'entrer dans l'Union européenne qui ne se serait pas, au préalable, soumis à son joug. Et quand un rival potentiel commence de poindre à l'horizon - ce qui arrive fatalement - comment ne pas enflammer contre lui tous les Etats jugulés de la sorte et cela non seulement au profit de sa propre expansion, mais au détriment de leur commerce et de leur industrie à eux? C'est pourquoi le Général de Gaulle avait songé à contrecarrer les ambitions de l'empire américain en le contenant dans un filet d'Etats européens demeurés ambitieux de conserver leur souveraineté d'antan.

Des bruits commencent de courir sur les causes réelles, mais immédiates, donc à courte vue et superficielles, qui auraient déclenché l'intervention militaire précipitée de la Russie en Syrie. L'ambassadeur de Moscou à Londres aurait découvert les intentions secrètes des Etats-Unis et de l'Angleterre de renforcer en réalité la puissance de Daech et cela au point de conduire ces fanatiques à rien moins qu'à conquérir Damas. Ces vues ne sont pas dépourvues de logique: l'orthodoxie demeure si profondément ancrée dans l'âme russe qu'il était beaucoup plus difficile au Kremlin de s'allier à une nation hyper musulmane telle que l'Iran qu'à Richelieu de prendre appui sur des protestants suédois dirigés par un grand guerrier tel que Gustav-Adolf afin de combattre Charles-Quint.

Mais le patriarche Kirill s'est révélé une sorte de Richelieu. A ce titre, son accord avec le pape François a joué un rôle considérable et a confirmé le soutien de ce pape à la Russie en 2013 afin d'empêcher l'écroulement de la Syrie sous les missiles américains. Depuis lors, le Vatican est allé jusqu'à signifier au Dieu des catholiques l'exonération totale du devoir des juifs de présenter leur passeport de chrétiens pour entrer dans le royaume des cieux, et cela en raison des souffrances endurées aux heures des persécutions nazies. Jésus est censé s'être vu privé, par le vicaire même de son Père céleste, de son monopole de rédempteur universel du genre humain qu'il détenait depuis près de vingt siècles au yeux de de deux milliards de chrétiens.

Mais surtout, il s'agissait, tant pour le patriarche Kirill que pour le pape François de rendre possible le glissement de la planète vers son nouvel épicentre, celui qui, à l'heure même de la chute de Berlin, a transformé en un instant les bases militaires américaines du monde entier en troupes d'occupation. Le fait même que le gouvernement et le Président de la République française aient aussitôt désavoué la parole du plus élémentaire bon sens du Premier ministre qui a osé dire que Mme Merkel avait raison dans l'immédiat et tort dans le long terme.

3 - L'invalidité native d'un chef d'Etat malencontreux

Il devient plus évident que jamais que le chef de l'Etat ne voit pas les faiblesses qui handicapent la conquête américaine du monde et notamment celle de l'Europe. Ce petit manœuvrier appartient aux esprits auxquels les arbres cachent la forêt. Il est visiblement convaincu que si l'Amérique rapatriait ses forces incrustées depuis la guerre froide sur tout le territoire du Vieux Continent, les Européens se répandraient en gémissements d'orphelins abandonnés par leur sauveur. Il aura suffi que le Président Obama menace publiquement M. Hollande de lui verser une tonne de briques sur la tête s'il développait ses relations avec l'Iran, il aura suffi d'une amende de neuf milliards infligée à la BNP par l'exécutif américain, il aura suffi que le locataire de la Maison Blanche célèbre le soixante-dixième anniversaire du débarquement sur les quelques mètres carrés dont la France a fait partie intégrante du territoire américain à Colleville-sur-mer pour faire rentrer ce vassal dans le "droit chemin".

Mais le glissement du monde vers le nouvel épicentre de la perte de souveraineté de l'Europe né le jour même de la chute du mur de Berlin est inévitable, tellement l'acharnement avec lequel les Etats-Unis défendront leur présence militaire dans le monde entier, y compris en Europe, ouvrira les yeux d'un Continent vassalisé par son libérateur.

L'empire américain est un handicapé de naissance en raison de l'incapacité constitutionnelle dont il se trouve frappé de défendre à la fois ses conquêtes territoriales les armes à la main et de transformer ses vassaux en croisés ardents de sa propre expansion.

4 - La paralysie générale d'un empire hollywoodien

Il existe autour des Présidents de la République une minuscule phalange de têtes politiques lucides, d'anthropologues de la géopolitique et d'économistes avertis. Ainsi M. Macron, Ministre de l'Economie, a tenté de négocier avec la Russie. De plus, la France a subitement tourné le dos à sa politique étrangère depuis quatre ans: Téhéran a acheté cent quatorze Airbus et une centaine de Boeing. De plus Peugeot a fait amende honorable en Iran au prix, non seulement de lourds dédommagements financiers, mais au prix d'un partage léonin des bénéfices de trente pour cent pour l'entrepris française et de soixante-dix pour cent pour l'Iran. Et pendant ce temps, comme je l'écrivais dans un texte précédent, Israël est sous les feux de la rampe. (Israël sous les feux de la rampe, 12 février 2016)

M. Hassan Nasrallah vient de le rappeler: si Israël tentait de se livrer à une nouvelle agression contre le Liban, ses propres généraux craignent qu'un missile envoyé contre les containers renfermant mille cinq cents tonnes de gaz d'ammoniaque dans le port de Haïfa, provoquerait des dégâts comparables à ceux d'une bombe atomique.

5 - La fragilité de la souveraineté des Etats

L'essentiel de la domination américaine aura été la démonstration de la fragilité des Etats. Lors du scandale FIFA, ce ne sont pas des policiers suisses qui ont arrêté en Suisse des citoyens helvétiques impliqués dans cette corruption internationale mais des agents du FBI. Si le Président de la République française envoyait des policiers français arrêter des citoyens américains en Californie ou dans le Kentucky, ce seraient ces mêmes agents qui se trouveraient aussitôt incarcérés par un Etat américain responsable de la souveraineté du pays.

Il y a quelques jours, un chef d'Etat, M. Raoul Castro, s'est trouvé en visite d'Etat à Paris. Comment se fait-il que le rouge de la honte et du déshonneur de la France ne soit pas monté au front au Président de la République, quand il a osé expliquer à son hôte que la France désapprouvait les sanctions économiques prises contre la Russie, mais que la décision appartenait aux vingt-huit membres de l'Union européenne et qu'il ne pouvait changer ce mode collectif de décision alors que le même jour, M. Mc Caïn déclarait que ces sanctions ne seront levées qu'à l'heure exacte où les Etats-Unis en décideraient seuls et en toute souveraineté - et quelques jours plus tard, Mme Merkel osait proposer cette levée comme s'il appartenait aux vassaux de se duper eux-mêmes à jouer les souverains.

Mais le pire dans la mise en servage de l'Europe, c'est la démonstration publique, donc spectaculaire, plus de deux siècles après la révolution de 1789, de l'immaturité des démocraties modernes. Savez-vous que les milliers d'employés de la BNP, après la colossale amende de neuf milliards infligés à cette société par les Etats-Unis, se sont sincèrement auto-culpabilisés pour avoir, croyaient-ils, enfreint les lois d'une justice réelle. Après trois générations d'un enseignement euphorique et idéaliste de l'histoire du monde dans toutes les écoles de la République, soixante cinq millions de Français catéchisés par cet enseignement hollywoodien du monde ont oublié que, de tous temps, la justice du moment est celle du plus fort.

6 - La propagande de guerre

Mais le coût le plus élevé que la civilisation mondiale paiera sans doute pour la honte et le déshonneur de l'Europe sera la démonstration de la vassalisation de la presse internationale qu'entraîne le servage. L'abaissement de la profession de journaliste sous le sceptre de Washington a entraîné un déshabillage complet du mythe démocratique. Quand M. Medvedev proclame à Munich que les Etats-Unis veulent entraîner le monde dans une nouvelle guerre froide, la presse occidentale proclame aussitôt que la Russie aurait menacé la planète d'une troisième guerre mondiale. Quand M. Ban ki-Moon demande, au nom des Nations-Unies un cessez-le-feu général, la presse occidentale proclame aussitôt que la Russie et la Syrie doivent cesser de bombarder les civils. Le Secrétaire général de l'ONU s'est trouvé dans l'obligation de rappeler ce qu'il a écrit en toutes lettres et de publier son appel, alors que des centaines de millions de citoyens livrés à l'ignorance et aux magnats de la presse dans le monde entier écoutent comme le nouvel oracle de Delphes une presse que Chateaubriand, le légitimiste, saluait encore comme "l'électricité sociale".

Mais la honte et le déshonneur de l'Europe asservie changeront le regard de l'humanité sur elle-même. Ce phénomène extraordinaire n'est pas nouveau. On mesure mal à quel point le premier siècle du christianisme avait provoqué une mutation du regard des Etats sur eux-mêmes et de l'histoire entière sur son passé. Toute la politique était tombée dans un monde dévalorisé qu'on appelait le temporel. Et l'on avait vu paraître une classe sacerdotale et un type d'intelligentsia censée incarner un monde élévatoire et ascensionnel. Cette prodigieuse mutation des valeurs avait conduit à quinze siècles de blocage des Lettres, des sciences et des arts.

7 - De l'obscurantisme religieux au scientisme idéaliste

Mais bientôt la Renaissance italienne avait basculé à nouveau dans les vices inhérents au temporel. Depuis lors, l'humanité oscille entre la licence et l'ignorance, la sottise et le délire. Jamais les Etats n'ont retrouvé leur sacralité antérieure au christianisme, jamais le monde chu dans le temporel n'a retrouvé son éclat d'autrefois. La honte et l'abaissement de l'Europe retiendront cette leçon.

A la fin du XVIIIe siècle, la France avait tenté de redonner au genre humain un sens euphorisant. Les exploits nouveaux de la raison soutenus pas les mythes démocratiques de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité allaient, pensait-on, guérir notre astéroïde de l'obscurantisme religieux. Et l'on a vu naître un scientisme idéaliste non moins mythologique et qui a conduit le Freud de L'Avenir d'une illusion à une petite psychanalyse de la vie quotidienne qui allait culminer dans la fantasmagorie linguistique du lacanisme et qui a interdit un siècle durant à l'empire de l'inconscient de scruter les arcanes de l'histoire et de la politique du genre humain.

Mais, de la honte et du déshonneur mêmes de l'Occident, on verra naître un genre nouveau d'intellectuels de l'espérance, dont les maigres phalanges redonneront peu à peu à la pensée sa vocation monacale et érémitique originelles. En vérité, l'attentat de Daech à Paris du 13 novembre 2015 aura replacé le monde entier dans la véritable postérité du XVIIIe siècle qui avait fait du fanatisme religieux la clé universelle de l'ignorance et de la faiblesse d'esprit du genre humain.

Le 18 mars 2016

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr