7 min

Religion et civilisation

1 - Le tribut au bourreau

Chateaubriand conserve une avance indélogeable sur la pauvreté anthropologique de la science actuelle des religions. Il a, en effet, formulé deux remarques fondamentales, comme en passant. L'auteur du Génie du christianisme souligne qu'il ne s'occupe que de "théologie poétique" et que les sacrifices ne sont pas nés des religions, mais les religions du meurtre de l'autel, donc de la vocation rédemptrice d'un assassinat sacré.

Il était audacieux, en 1802 de rappeler que tout l'appareil hiérarchisé des sacerdoces, tout l'appareil doctrinal des théologies, toute la construction cérébrale des cosmologies mythiques n'est qu'un habillage des divinités sacrificatoires et notamment de celles du christianisme qui se fonde sur un meurtre satisfactoire à un monstre du cosmos. Il faut payer à quelqu'un une redevance pour le droit de se trouver là et négocier avec un géniteur imaginaire du cosmos l'offrande d'une victime d'autant mieux rémunérée qu'elle sera jugée plus précieuse par le récipiendaire, donc d'un coût plus considérable tant par sa valeur marchande que par sa rentabilité. Ainsi, au cours de la retraite des Dix-Mille, les Grecs avaient sacrifié jusqu'à leurs bœufs d'attelage.

Aussi l'histoire du christianisme a-t-elle été dominée des siècles durant par le calcul du prix politique qu'avait coûté à l'autel la subite tiédeur religieuse d'Abraham. Quelle audace de substituer à Isaac un agneau de vil prix, ce qui avait affaibli à jamais l'autel des Hébreux par l'audace sacrilège d'ordonner à Jahvé de se contenter dorénavant d'un animal. Par bonheur, pensait-on, le christianisme avait retrouvé l'immolation précieuse et quasiment hors de prix d'un être humain.

2- La vocation guerrière du sacrifice

Mais la contestation morale et la vocation civilisatrice des sociétés avait commencé dès le sacrifice d'Iphigénie : la sainte décision d'Agamemnon d'immoler sa fille, afin d'acheter les faveurs de Zeus et d'Arès avait inspiré à son épouse Clytemnestre une fureur aussi indifférente à l'issue de la guerre de Troie qu'à toute la théologie des sacrifices; et elle avait venger sa fille en assassinant son mari. Mais son indignation au spectacle du meurtre sacré avait été partagée par toute l'antiquité civilisée de l'époque puisque le théâtre d'Euripide s'en était fait l'écho avec Iphigénie en Tauride.

Mais le fondement guerrier et politique du sacrifice humain a été derechef illustré au Concile de Trente: l'armée des sanctificateurs chrétiens du meurtre de l'autel savait bien qu'à attiédir et à réduire à un meurtre sacerdotal figuré le sacrifice de la crucifixion de Jésus, l'Eglise catholique allait perdre l'armée sans cesse renouvelée qui, de génération en génération, convainquait les saints chrétiens d'offrir leur chair et leur sang bien réels à la divinité.

Comment convaincre les soldats de mourir pour la patrie sur le champ de bataille si, depuis Abraham, les religions se sont donné une vocation civilisatrice et intellectuelle incompatible avec les lois de la guerre. Le Maréchal Pétain savait cela en guerrier et en anthropologue de la politique des sacrifices. Celle-ci sert de moteur à l'histoire du "vrai Dieu", lequel n'est qu'un déguisement de Chronos, le monstre dévoreur de sa propre progéniture. "L'esprit de jouissance l'a emporté sur l'esprit de sacrifice", disait le guerrier de Verdun, tant il savait que l'auto-immolation de Thérèse de Lisieux avait inspiré le sacrifice de ses soldats dans les tranchées de Verdun. Il n'est que d'observer la théologie embarrassée de la guerre des Massignon, des Bourdaloue et en premier, de l'Aigle de Meaux qui, sous Louis XIV, tentaient de christianiser les guerres du Roi Soleil.

3 - Les embarras théologiques de la Renaissance

Mais il y a plus : le débat sur la vocation civilisatrice ou la vocation guerrière du monothéisme a été illustré par la querelle sanglante qui a déchiré la théologie de la Renaissance entre les protestants et les catholiques. Erasme a illustré ce conflit dans sa Disputatiuncula de taedio et pavore Christi de 1499 (Petite dispute sur le dégoût et l'épouvante du Christ). A l'époque, une foule de théologiens s'indignaient de la poltronnerie de Jésus-Christ, qui avait, le malheureux, tremblé comme une femmelette, parce que son "Père" revenait à la théologie anté-abrahamique de l'immolation et demandait au "Fils" de valider à nouveau le sacrifice d'Isaac qu'il s'était laissé ravir avec une bonne grâce apparente.

Mais que répondait Erasme à un John Colet prédicateur à la cathédrale Saint Paul de Londres, qui s'indignait que le Christ n'ait pas couru à son holocauste comme un saint André, alors qu'on lui demandait seulement d'offrir réellement sa charpente à tuer en échange du salut éternel de tout le genre humain?

Erasme n'ose soulever la question anthropologique des fondements politiques et historiques d'un sacrifice aussi disproportionné en apparence: l'auteur de la Ratio verae theologiae en était réduit à tenter de laver la victime de l'accusation de lâcheté. En raison de son omniscience divine, la victime chrétienne, écrit-il, connaissait sur le bout des doigts et dans le détail, les tortures rédemptrices qu'elle allait subir sur l'offertoire du Golgotha.

L'homme de L'Eloge de la folie avait puisé toute sa philosophie du courage dans la lecture du Lachès de Platon. En ce temps-là, l'opinion publique confondait largement le courage avec la violence physique. A ce compte, les bêtes féroces étaient considérées comme les plus courageuses du monde. Tout le texte de Platon oppose le courage aveugle du baroudeur Lachès au courage réfléchi de Nicias, le tacticien et le savant dans l'art militaire. Il s'agit de rattacher le courage à la lucidité, à la conscience de soi et pour tout dire, à la personnalité.

4 - La raison éducatrice des dieux

Et si, vingt-huit siècles après le sacrifice d'Iphigénie, le temps avait fait son œuvre et si la vocation éducatrice des sociétés se trouvait désormais contrariée par l'horreur universelle qu'inspirent les vengeurs d'Allah, qui se promènent, une tête coupée à la main, ou qui exécutent leur propre mère accusée de tiédeur religieuse! L'avenir de l'islam est-il anté-abrahamique ou bien s'inscrit-il dans la postérité d'un Christ horrifié au spectacle de la régression religieuse de son "Père", qui sanctifie une potence et qui place au coeur du christianisme un instrument de torture à vénérer.

Mais alors, la querelle actuelle entre un Allah vengeur et un Allah post abrahamique ne se place-t-elle pas au centre de la politique mondiale et la remarque de Chateaubriand n'est-elle pas devenue plus focale qu'en 1802? Ce poète du christianisme se révèle un simianthropologue avant la lettre, lui qui portait sur la spécificité de l'animalité humaine un regard que la postérité de Claudel ou de Heidegger est loin d'avoir rejoint. Car Heidegger proclame que l'homme "habite" le monde en poète. Mais il ne se demande pas encore, en quoi l'homme se révèle le poète de la vie et de la mort de ses dieux.

L'islam d'aujourd'hui s'interroge en poète sur la vie et la mort d'Allah, mais aussi en sorcier d'une idole qui dévore ses enfants. L'islam d'aujourd'hui reproduit les querelles théologiques du Concile de Trente. L'islam d'aujourd'hui ne sait pas encore de quel côté de l'histoire et de la politique faire pencher Allah. Mais puisque l'islam du sang et de la mort, puisque l'islam du meurtre sacrificiel, puisque l'Europe du sacrifice qu'on appelle l'histoire divisent aujourd'hui le monde entier sur le modèle des théologiens du Concile de Trente, soyons reconnaissant à l'infini de tuer tous nos repères. Soyons reconnaissants au vide et au silence de l'immensité de priver de timon et de guidage une humanité à jamais livrée sans boussole à l'éternité. L'immolation de soi-même, puisque le sacrifice au néant auquel la bête humaine se trouve appelée, rouvre les trois religions du Livre à la question du vrai destin des fils de Chronos !

Le 22 décembre 2016

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr