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Qui attachera un grelot à la queue du chat ?

Et vous êtes toujours là !

Il y a vingt-six ans qu'une mythologie économique née en 1917 s'est écroulée avec le mur de Berlin, et vous êtes toujours là!

Il y a vingt-six ans qu'un messianisme politique évangélisé par l'utopie est tombé en poussière, et vous êtes toujours là!

Il y a vingt-six ans qu'un évangélisme cuirassé porté par le rêve de la délivrance s'est volatilisé, et vous êtes toujours là!

Cinq cents de vos camps militaires équipés de l'arme nucléaire quadrillent une Europe du nord au sud et de l'est à l'ouest, dont deux cents lovés sur le territoire de l'Allemagne et cent quarante incrustés en Italie. Pourquoi votre main de fer se cache-t-elle sous le gant de velours de l'OTAN? Pourquoi vos vassaux se sont-ils dotés d'une Constitution anti-démocratique par définition puisque la loi fondamentale qui structure leurs Etats les condamne à demeurer occupés à perpétuité  ? Pourquoi laissez-vous la fureur et la haine grandir contre vous puisqu'il est bien évident que votre empire est construit sur l'éphémère du seul fait que les peuples du Vieux Monde vont inévitablement se réveiller et contraindre, même leurs classes dirigeantes asservies, à vous demander tôt ou tard et de plus en plus impérieusement de lever le camp?

Pourquoi ne suivez-vous pas l'exemple des Romains qui, après leur victoire sur le monde hellénique, ont donné la liberté aux cités grecques pourtant conquises par la force des armes? Souvenez-vous de la stupéfaction, de l'allégresse et quasiment de l'extase dans lesquelles ces villes sont tombées au spectacle fabuleux du premier empire du monde qui ne tentait pas de conquérir la puissance et la gloire aux dépens des vaincus et qui ne remportait des victoires à la guerre que pour apporter au monde la Justice et la Liberté.

Et quel ne fut pas l'étonnement des cités grecques héritières de Marathon et de Salamine de découvrir que la puissance romaine reposait désormais tout entière sur son absence apparente et sur son revêtement trompeur de libérateur du monde. Quel ne fut pas l'étonnement et le dépit des cités grecques de découvrir que leur propre population se prosternait désormais devant leur nouveau maître, à l'instar de toute la classe dirigeant de l'Europe depuis 1945 et de la masse des notables actuels depuis soixante dix ans. Le plus fort n'a pas à ferrer sa proie. Celle-ci s'offre d'elle-même, tellement la vassalité est un aimant dont la puissance d'attraction se révèle irrésistible.

Tout le monde avait trouvé un nouveau chef à vénérer. C'est que tout pouvoir se nourrit de son ombre portée. Les cités grecques, n'ayant plus à combattre pour la Liberté ne pouvaient prendre les armes et combattre leur bienfaiteur. Une décennie à peine après leur renoncement apparent aux fruits de leur récolte, les Romains étaient devenus les maîtres d'un monde hellénique qu'ils étaient censés avoir libéré.

M. le Président des Etats-Unis, nous ne sommes pas des cités grecques. Du moins celles-ci ont-elles envoyé jusqu'aux confins de l'empire romain leurs sophistes encyclopédistes et maîtres en éloquence, qui ont conduit toute l'élite romaine à parler et à écrire le grec, tandis que vous nous imposez votre langue avec le torrent de vos marchandises.

Mais le monde grec ne voyait aucun soleil nouveau se lever à l'horizon, tandis qu'une aurore nous attend: déjà une Europe qui s'étendra de l'Atlantique à l'Oural nous entraîne vers un monde dans lequel la Russie, l'Inde et la Chine trouveront en Afrique et en Amérique du Sud les moyens d'opposer à votre empire un nouvel épicentre de la civilisation mondiale. Dans votre sillage, nous n'avons plus de destin propre et l'Europe ne sera jamais qu'un instrument de votre puissance.

Déjà vous nous traitez en pions sur l'échiquier de votre rivalité avec la Russie et la Chine. Déjà vous contraignez vos vassaux à prendre des sanctions contre Moscou au détriment des intérêts de leur industrie et de leur commerce. Mais déjà, vos ambitions d'empire se retournent contre vous. Vous vous imaginez que les masses européennes assistent en silence aux batailles de leur temps, puis se ruent, tête baissée du côté du vainqueur. Mais cette loi de l'histoire, les Etats émergents la bousculent. Les cités grecques n'avaient pas de destin de rechange, tandis que le monde entier nous donne un nouvel avenir.

Mais il y a plus, M. le Président du Nouveau Monde. Savez-vous qu'un fabuliste du XVII est devenu célèbre dans toute l'Europe, un certain Jean de la Fontaine. Une de ses fables raconte que les souris, soucieuses de se protéger des chats, avaient décidé de leur accrocher un grelot à la queue afin de se trouver averties de leur arrivée.

Hélas, raconte le fabuliste, les souris n'ont trouvé personne pour accrocher le grelot à la queue des chats..

Le 8 janvier 2016

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr