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Lettre philosophique au Dr Jean-patrick Rakover, chirurgien et diamantaire de la colonne vertébrale

Manuel de Diégez

1 - Le bistouri de la méthode Il y a longtemps que ma modeste anthropologie originelle me sollicite de rédiger une lettre philosophique à l'intention des grands chirurgiens: leur audace fera non seulement la gloire de la science médicale du XXIe siècle, mais ils modifieront, de surcroît, le regard sur la politique et sur l'histoire de la bête schizoïde. Celle-ci se cherche une boussole et qui la situe, depuis des millénaires en des lieux variables entre le réel et ses songes, et cela au gré des époques, des climats et des lieux.

De plus, une anthropologie consciente des origines animales du simianthrope, repose sur une méthode chirurgicale, puisqu'il faut plonger le bistouri et le scalpel de la méthode dans les entrailles d'une historicité elle-même à la recherche de son statut. Pour bâtir un observatoire capable d'examiner une bête partiellement évadée de la zoologie et loin d'être parvenue à son terme, il faut connaître la plateforme à partir de laquelle le simianthrope a construit une historicité et une géopolitique flottantes entre deux eaux.

C'est alors que vous vous êtes présenté en médiateur d'une anthropologie consciente du destin philosophique de la chirurgie moderne.

Vous savez mieux que personne que l'alliance de la science médicale avec la philosophie a été scellée par l'alliance de Platon avec la raison fondatrice de la civilisation européenne. Socrate ne cesse de rappeler aux sophistes de son temps qu'ils ressemblent à des cuisiniers habiles à vous préparer des aliments délicieux, mais qui vous gâtent l'estomac. Puis vingt siècles de christianisme se sont fondés sur la nécessité de combattre une pathologie inguérissable, à savoir le péché originel. Si cette maladie ne pouvait être terrassée, l'atténuation de ses symptômes vous conduisait au moins au purgatoire - le verbe purgare est médical, que je sache, et c'était un remède bénéfique d'éviter du moins au patient les tortures éternelles de l'enfer.

Puis, sous la plume de Voltaire, le combat mondial de la médecine est redevenu impie. Dans ses Lettres philosophiques, l'auteur de Candide ou l'optimisme félicitait l'Angleterre de combattre la variole par l'inoculation infime des germes de la malade, ce qui permettait à l'organisme de s'armer d'un système immunitaire que Jugurtha avait déjà expérimenté sur sa personne du temps de Pompée et de Cicéron. Quoi de plus hérétique que de contester l'administration divine des épidémies vengeresses dont le créateur nourrissait l'éternité de sa justice.

Mais le XXe siècle a connu le naufrage des deux armures de la raison euclidienne, puisque nos sciences pourront seulement continuer de calculer les négociations de l'espace avec le temps. Il n'est plus permis à nos exploits mathématiques de comprendre goutte à une physique qui nous a privés du sceptre de l'espace et du temps du genre simiohumain. Raison de plus pour la science médicale de reprendre la tête de la connaissance de la bête schizoïde dont le cerveau oscille entre le réel et des empires du songe - car la bête dichotomisée ne sait plus sur quel pied danser dès lors que les démocraties et les républiques auto proclamées laïques n'osent s'intéresser davantage que Platon à l'alliance de la pensée médicale avec les attributs et les apanages de l'intelligence.

De son côté, la philosophie est tombée dans des formes nouvelles de la sophistique et de la scolastique dont Socrate condamnait les friandises, comme il est dit plus haut.

2 - Scolastique et sophistique

Quand je considère les cohortes d'enseignants de l'histoire scolastique et sophistique de la philosophie qui se proclament philosophes, à seulement mâchonner la vulgate scolaire de l'histoire de leur discipline; quand je considère le vocabulaire superficiel et vaporeux dont ils habillent leur fausse histoire de la pensée du monde de Platon à nos jours; quand je compare leur vocabulaire et leur récitatif avec la précision du lexique dont vous faites preuve dans votre compte rendu du déroulement de votre intervention dans lequel une topographie minutieuse habille une problématique et les nœuds serrés d'une logique éclairante, je me demande une fois de plus s'il ne serait pas utile d'approfondir la définition même de la philosophie, c'est-à-dire de l'histoire de l'intelligence que suggère votre discours et le langage qui lui sert de cuirasse.

Car Platon est demeuré à la fois le plus grand prosateur de la civilisation grecque et le plus grand philosophe de tous les temps. Le premier il a introduit une anthropologie critique dans l'histoire et dans la définition même de la philosophie. Il a observé la construction et les vices de fonctionnement de l'encéphale parlant des Athéniens et il a considéré leur intelligence scientifique et philosophique en observateur d'un organe naturel du genre humain. C'était porter sur la boîte osseuse de l'élite intellectuelle de l'époque le même regard compréhensif et réparateur que vous portez sur la colonne vertébrale de vos congénères.

Or cet examinateur de notre machinerie sommitale a remarqué tout d'abord que la chute de notre espèce dans le langage la dotait d'un instrument imparfait. Les mots charrient des concepts et les concepts sont globalisants, de sorte qu'ils commencent par soustraire le singulier à notre champ visuel. Impossible, dit Platon, avec un outil de ce genre, de capturer le nez camus de mon élève Théétète, puisqu'il n'existe pas de science du singulier et que le concept ressemble à une marguerite dont je suis condamné à effeuiller les pétales.

3 - Effeuillons la marguerite

Voici un arbre: j'en retire les feuilles, les branches, l'écorce, le poids, la couleur et il me reste entre les mains un spectre que j'appelle un arbre. Et ce spectre est si maigre et si utile seulement à entasser tous les arbres du monde dans le panier de la parole, que ce malheureux existe bien moins en sa multiplicité et son ubiquité que le seul individu qui s'appelle Socrate et que je suis précisément impuissant à connaître dans sa singularité, sa spécificité, en un mot en son essence même.

Il a fallu attendre plus d'un millénaire et demi, jusqu'au XIe siècle de notre ère, pour qu'un certain Abélard redécouvrît l'effeuillage de la marguerite du concept inaugurée par Platon, et pour doter le Moyen-âge chrétien de sa seule découverte philosophique. Mais le génie des grands inaugurateurs de la pensée critique est de se donner une assise anthropologique, donc une problématique heuristique que l'histoire mondiale de la science se chargera de féconder. Il aura fallu attendre la parution de L'Evolution des espèces de Darwin en 1859 pour que toute l'histoire véritable du cerveau humain, donc de la pensée philosophique, se découvrît une autre assise que celle de la Grèce antique. Car il est alors apparu que l'encéphale de l'espèce simiohumaine est un organe en évolution et qu'il nous faut commencer par tenter de découvrir à quelle étape du devenir de cet organe nous nous trouvons présentement arrêtés - sinon comment saurions-nous seulement dans quel observatoire nous avons installé notre télescope, si bien que nous poursuivons notre fabuleuse entreprise de tenter de comprendre comment fonctionne notre encéphale.

Décidément, le concept à effeuiller n'est plus une plate-forme suffisante pour savoir d'où nous partons et où nous conduisons la flotte des Argonautes dont nous ne sommes jamais que des Jason provisoires. Il nous faut donc observer quelles sont les productions champignonnesques qui germent sous nos boîtes crâniennes et trouver une balance sur les plateaux de laquelle nous déposerons, siècle après siècle, l'organe sommital censé nous piloter parmi les galaxies.

Platon osait à peine se demander pourquoi les Grecs offrait des bœufs ou des moutons à Zeus, à Athéna ou à Hermès. Vingt-cinq siècles plus tard, nos philosophes n'osent pas davantage peser la signification de notre abandon d'offrandes animales aux Célestes afin de leur substituer un successeur imaginaire d'Isaac ou d'Iphigénie, que nous appelons notre Sauveur, notre Délivreur ou notre Rédempteur.

Décidément, si notre découverte du langage nous a fait tomber dans le concept et si le concept nous prive de toute science du singulier, voici que notre enquête sur le singulier nous conduit à peser en anthropologues les relations négociées et dispendieuses que nous entretenons avec les trois personnages célestes que nous avons substitués à la douzaine de Célestes d'Homère. La philosophie est devenue l'anthropologie dont l'objet d'observation s'appelle la boîte osseuse de l'humanité. Voici qu'elle est devenue une anthropologie du simianthrope bloqué de siècle en siècle entre le monde réel et les mondes imaginaires. Cet animal voudrait en faire sa proie épistémologique. Mais il se rend tout au contraire un prisonnier ligoté à ses songes par les ficelles ou les cordes de ses litanies ou de ses liturgies.

4 - A la recherche de la vis de Romeo

Mais, M. le diamantaire de la colonne vertébrale de l'humanité, quelle leçon de philosophie que le récit de votre intervention. Nulle autre discipline que la philosophie n'a davantage besoin de préciser son vocabulaire à l'école des orfèvres et des joailliers de nos vertèbres, de notre globe oculaire ou de notre système cardiaque. Car plus une discipline étend son champ d'observation et se rend heuristique à élargir sa problématique, plus elle court le risque de tomber dans le piège que je dénonçais au début de cette lettre, celui des petits récitants d'une histoire scolarisée de la pensée humaine dont Descartes dénonçait les travers plus de deux siècles avant les Schopenhauer, les Nietzsche, les Jaspers.

Vous avancez pas à pas et de vertèbre en vertèbre. Vous m'avez placé une vis de Roméo de plus d'un demi-centimètre de diamètre et d'une longueur de quatre centimètres à laquelle la philosophie est conviée à donner un sens symbolique et ce sens symbolique n'est autre que celui auquel la précision de votre lexique sert de véhicule. Puisse le génie des chirurgiens d'avant-garde de ce temps servir de vis de Roméo entre la philosophie et la médecine. Plus que jamais, nous avons besoin de votre timon pour ne pas perdre pied dans l'histoire de notre cervelle et pour nous souvenir que si toute philosophie est une anthropologie, elle demeure liée à la connaissance d'un organe du simianthrope. La philosophie de demain ne devra jamais retomber dans les songes et les vapeurs d'une sophistique et d'une scolastique qui entachaient la raison elle-même.

Vous avez lié à jamais toute philosophie à un corps, celui du simianthrope, dont le statut pourra osciller entre les pires délires de sa vie onirique et le solide marchepied d'une ossature.

Mais il y a plus: les joalliers de la colonne vertébrale partagent depuis longtemps leur solitude d'avant-garde avec la solitude de la pensée rationnelle. Vos patients ne sont pas des connaisseurs et des admirateurs compétents de vos exploits et vous ne partagez pas vos découvertes avec vos collègues, dont aucun n'est appelé à venir admirer vos exploits dans un laboratoire qui vous serait commun. Le philosophe, lui non plus ne s'adresse pas à un public de connaisseurs suffisamment avertis; le philosophe lui non plus ne s'adresse pas à un corpus internationale de philosophes qui examineraient à la loupe ses exploits.

5 - Le miracle du singulier

Mais la solitude partagée des artistes de la chirurgie moderne d'un côté et, de l'autre, la solitude des philosophes fournit l'avantage hautement symbolique de leur fournir une vision anthropologique de la médecine et de la philosophie.

Qu'est-ce à dire? C'est que nos deux disciplines ont rendez-vous avec le singulier. La science moderne a découvert qu'il n'existe pas deux trèfles ou deux flocons de neige identiques. A plus forte raison, il n'existe pas deux individus semblables. Vous aviez à négocier le fonctionnement de mon encéphale actuel avec la durée de votre opération. Vous ne pouviez me maintenir quatre heures durant sous le tranchant de votre scalpel. Si vous dépassiez trop les vingt minutes nécessaires au nettoyage de deux vertèbres, vous n'aviez plus le temps d'installer un quadrilatère d'écartement et toute votre science revenait à négocier, en interlocuteur direct de la vie et de la mort, qui fait de vous un autre type de dialoguiste avec le genre humain, que celui des anesthésistes qui surveillent le système cardiaque du patient.

Vous voyez combien l'alliance de la microchirurgie avec la philosophie d'avant-garde s'élargit d'ores et déjà à un autre organe. Mais, essayons de faire sans cesse davantage de l'axe de la pensée la colonne vertébrale du genre simiohumain.

Dans cet esprit, la phalange des géants de la microchirurgie n'est pas la seule à tenter d'élever le degré de densité philosophique de la science médicale, donc le degré de lucidité anthropologique de la science moderne. J'ai déjà évoqué la vocation des " logiciens de la nuit" (III - Les logiciens de la nuit, 23 octobre 2015).

Mais il est un empire du vocabulaire où votre discipline occupe le premier rang, celui de l'approfondissement du sens que la chirurgie de demain sera appelée à donner aux verbes expliquer et comprendre.

6 - Expliquer et comprendre

Expliquer remonte à explicare, qui signifie déplier, défaire des nœuds, démêler un écheveau embrouillé et confus et à comprehendere, qui renvoie à notre adjectif préhensile et qui évoque la capture et la prise de possession d'un ensemble rassemblé sous la poigne des mots et plus précisément sous le joug d'une problématique, donc d'une logique aux nœuds serrés. Pour l'instant, le simianthrope considère qu'il a compris quand il a démêlé un écheveau ou cadenassé un savoir au point de l'enfermer dans une cage cérébrale aux barreaux les plus solides possible.

Prenez le cas du grand physicien Werner Heisenberg. Dans son essai Der Teil und das Ganze (Le Tout et la Partie) il se demande comment la science atomique doit conjuguer le verbe comprendre, c'est-à-dire expliquer, alors que la logique d'Euclide est réfutée depuis 1905 et qu'il n'est pas logique de continuer de s'en servir sous prétexte qu'elle nous suffit pour construire des ponts solides. Werner Heisenberg était à la fois un musicologue qui s'inscrivait dans la tradition de la "musique des sphères" de Pythagore et un amateur de la philosophie grecque. On lui doit d'avoir posé les fondements de l'usage pacifique, c'est-à-dire contrôlé, de l'énergie nucléaire et d'avoir empêché l'Allemagne de s'engager dans la construction de l'arme atomique.

Et comment répond-il à la question de la signification des verbes expliquer et comprendre? A la manière de la science classique qui disait qu'un phénomène était expliqué quand la physique mathématique l'avait rendu prévisible à coup sûr.

7 - Du descriptif à l'explicatif

Quelle est l'animalité spécifique, donc cérébralisée du simianthrope si cet animal déclare qu'un ensemble de phénomènes serait rendu compréhensible de s'être seulement rendu préhensible?

Tous les animaux expliquent le monde sur ce modèle. Il y a un demi-millénaire, Montaigne observait l'intelligence du renard qui, avant de s'engager sur un étang gelé, vérifie d'une patte prudente la solidité de la glace. Par bonheur, les verbes expliquer et comprendre résistent aux sirènes de la physique mathématique. Car vous savez déjà que le cosmos ne pose pas la question du "pourquoi". Vous savez déjà que l'intelligible renvoie à des signifiants, vous savez déjà que tous les signifiants du monde sont anthropomorphiques, vous savez déjà que tous les signifiants sont humains, vous savez déjà que toute intelligence téléguidée par le finalisme qui lui est inhérent, est nécessairement construite sur le modèle mythologique des théologies, vous savez déjà que l'animalité spécifique de ce type de rationalité du simianthrope renvoie nécessairement à un manipulateur, à un gestionnaire, à un démiurge censé caché derrière les décors et réputé tirer les ficelles du cosmos.

C'est pourquoi les verbes expliquer et comprendre sont absents du récit de votre opération et cela non point pour les remplacer par le langage superficiel, approximatif ou vaporeux de nos pseudo historiens de la philosophie, mais parce que l'avant-garde des Titans de la micro chirurgie est appelée à poser les fondements d'un humanisme abyssal et qui armerait la science médicale du tragique et de la solitude de la condition humaine. La science chirurgicale d'aujourd'hui est appelée à rouvrir l'encéphale schizoïde d'une espèce scindée entre le réel et l'imaginaire à l'interrogation fécondatrice des civilisations en marche.

Il n'existe malheureusement pas encore de microchirurgien du globe oculaire qui puisse remédier à l'affaiblissement de mon acuité visuelle. Par bonheur, soixante ans de maniement de la plume m'ont permis de vérifier la justesse de l'adage de Cicéron qui disait que l'art d'écrire est opifex artis dicendi. Lle texte ci-dessous a été dicté d'une traite, parce que je demande à ma tête de tenir la plume à ma place - et elle s'exécute..

Le 27novembre 2015

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr