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Comment marche la censure

On arrive sur un site en suivant un lien, et on voit "la page demandée n'existe pas".
Bien que ceci arrive souvent, on ne voit jamais de témoignage sur ce qui s'est passé en coulisses.
A ce stade minimal, on peut se dire deux choses :
- si on est initié, que des pressions ont été exercées pour censurer ces informations. Si youtube par exemple, supprime une vidéo qui semble cruciale, l'ensemble de youtube paraît plus fade, sous contrôle, vendu aux vautours. Il en est de même pour un site d'actu. Avec ce dont je témoigne ici, on va vite comprendre que le délit de droits d'auteurs n'est un outil-prétexte servant à appliquer la censure, tout comme l'est le délit de diffamation pour les articles écris.
- bon, et la deuxième hypothèse, est celle de 90% du public, c'est que si l'article a été supprimé, c'est sans doute après s'être rendu compte qu'il contenait des bêtises.

"Jacques Saadé : La déconfiture du dernier nabab de l'ère de l'affairisme chiraco-haririen". Ceci est le titre de l'article que j'ai dû supprimer, pour cause de diffamation. Cette succession de mots diffusés en public, même dans ce contexte, est rigoureusement interdite. Il s'agit d'un article de René Naba, qui ne m'a jamais semblé être du genre se pavaner dans l'inutile, le méchant ou l'inique. Un peu comique oui, mais pas méchant. D'ailleurs je ne sais pas ce que c'est, un nabab, sans doute un sandwich oriental ?

Les faits sont que l'article a été publié le 25/09, et le 29 j'ai reçu un document pdf de mon hébergeur, contenant la copie d'un fax qu'eux-mêmes venaient à l'instant de recevoir, accompagné d'un rapide message. Ce message disait qu'en tant que publicateur, si je refusais de me mettre en conformité avec les conditions d'utilisation, le service serait suspendu. Sous-entendu, immédiatement, avec pertes et fracas (d'autres sites et 10 ans de travail sont sur ce serveur), et sans retour possible et qui sait peut-être, avec impossibilité de souscrire un autre service.

L'hébergeur a tremblé et répondu séance tenante, en priorité absolue, à la sommation qui venait de lui être faite. En effet, dans la hiérarchie des entreprises à but lucratif, le chiffre d'affaire détermine le rapport de force. On se dit que si ils recevaient un message d'un petit avocat de province, ils y répondraient paisiblement, en le mettant sous la pile des priorités. Mais là il s'agissait d'un cabinet d'avocats international dont le CA vaut dix fois celui de l'hébergeur, à savoir 2.31Mds contre 200M.

C'est notable que "le pouvoir", en france, aie pour sbires des cabinets internationaux. Déjà on peut observer que lorsque le business s'en mêle, aucune frontière ne nous protège. Que "le pouvoir" est déjà international, bien au-dessus des pays, présentés comme indépendants et ayant différents niveau de respect des droits de l'homme. Si on avait été dans une petite dicature moyenâgeuse, cela n'aurait fait aucune différence.

Les faits sont que ledit article a déplu à la personne citée dans le titre. Le titre lui a déplu, à lui ou à d'autres persones qui le lui ont signalé, et ensuite certaines portions ont été isolées afin de parfaire la notion (sacro-sainte) de "diffamation". Et c'est là qu'on apprend que la diffamation est comme l'atteinte a droit d'auteur, le principal levier qui permet la censure. On peut quand même s'étonner légèrement, devant un flux continu de mensonges, de propagande, de désinformation, voire de canulars ou même de franche déconnade qu'on subi à longueur d'années, alors que les lecteurs sont immunisés contre l'arnaque, et qu'il apparaît stupide d'espérer d'un média, d'un article, ou d'une quelconque publication qu'elle soit entièrement véridique, fiable et utilisable telle quelle sans avoir à être croisée, bref en ces temps d'information pluridisciplinaire et vectorielle, massive, c'est étonnant que quiconque puisse se plaindre de subir l'affront, la violence psychologique, le choc et l'émoi d'un mensonge public suite auquel il se sentirait honteux, en perdrait le sommeil, en subirait des conséquences néfastes telles que des moqueries ou même des conséquences sur le plan professionnel, bref des dommages, peut-être irrémédiables.

Et suite à cette agression, plutôt que de subir en silence, la victime aura trouvé le courage de défier le ridicule en allant se plaindre, et fort heureusement pour elle, la Justice, la loi, le droit, les acquis sociaux et la culture de l'époque permettaient de faire que le crime ne reste pas impuni. Un peu comme ce que n'osent jamais faire les femmes violées.

Peut-être peut-on deviser sur la méthode dissuasive de la justice qui consiste à asséner des coups aux malfrats pour les éduquer, mais en tout état de cause on sait très bien que le litige est plus souvent résolu par une "compensation" qui prend la forme d'une liasse de billets. Et d'ailleurs si ce n'est pas le but recherché, on peut se dire que c'est bizarre, et que le profit est sûrement ailleurs.
Car bien sûr à notre époque, la justice est avant tout une source de profits. Plus personne ne s'amuse à faire appel à la justice genre pour un truc injuste, dans ce cas la police nous rit au nez. Mais bon, ne soyons pas mauvaise langue, ceci n'est qu'une tendance.

J'ai reçu l'e-mail vers 16 heures, et il réclamait que l'article soit supprimé pour le lendemain à 12 heures. Et qu'une lettre avec AR suivrait, tranquillement, même si cela ne sert à rien en l'occurrence, à part pour mettre la pression.
L'avocat qui a été embauché pour faire le job restait joignable à 22 heures, parce que avant j'étais ailleurs. Enfin j'ose avouer cela en espérant avoir encore le droit d'avoir été ailleurs. Je me suis dit que ça devait être un rude bonhomme pour travailler aussi tard. Qu'ils devaient subir une grande pression de ses supérieurs. Mais en fait cela fait partie de la qualité du professionnel (de la justice). Avec ce qu'il doit toucher par mois, on doit sûrement s'attendre à ce que sa conscience professionnelle rende inutile pour lui, les "horaires de bureaux". On peut même s'imaginer comme ce genre de personnel doit rire des "35 heures", sachant qu'eux en font 70 et ne se plaignent pas.
Et en fait, après recherche sur le web je vois que le gars est aussi, entre autres, consultant en législation des systèmes d'information, et notamment, le genre d'expert que BFM tv fait intervenir sur la législation des clouds dans le domaine de la finance.
Donc en fait le commanditaire se paye un gars de la télé, me dis-je. (D'en bas tout cela paraît spectaculaire).

Enfin bref on en arrive maintenant à la partie rigolote, quand "le gars" (ci-nommé "le gars" la personnes ayant des intérêts particuliers à défendre) cite de lui-même les portions de textes qui lui sont défavorables. Cela a un coté irrémédiablement comique.
Je n'ose le dire mais en fait, l'article je ne l'avais pas vraiment lu en entier, et je n'avais pas noté ces passages. Et d'ailleurs le nom du gars m'était totalement inconnu. Et soudain le gars m'explique qu'il n'aime pas qu'on dise qu'il est copain avec d'autres personnes et que ceci ou cela. En soi déjà c'est drôle parce qu'il a lui-même isolé les parties de texte qu'il ne souhaite pas qu'on sache à propos de lui. S'il y avait un service fiable et anonyme pour les diffuser, je le ferais. Ou s'il y avait un quelconque intérêt à y risquer ma peau, éventuellement. Mais comme le dit Bruce Spencer, "il faut bien y réfléchir avant de s'attaquer aux plus forts que soi".

Et surtout, le deuxième point rigolo de l'affaire, c'est une sorte de reflets de notre époque, selon laquelle on n'a pas honte d'être un criminel, car on sait que cette honte est contre-productive et dans la mesure où elle fait s'éveiller les soupçons. Autant rentrer dans le vif du lard du sujet, et dire les choses comme elles sont, au cas où vous n'auriez pas déjà vous-même capté que les termes utilisés n'étaient que des passerelles, des prétextes, le fait d'une stratégie plus globale, c'est quand le gars explique lui-même directement pourquoi cette procédure a été engagée, en réalité. Cela confère et affirme un sentiment de puissance, stipulant bien que ce ne sont pas les genre de gars contre lesquelles il est aisé de se dresser.

En effet l'argument massif qui se trouve derrière cette procédure de censure est "un événement médiatique majeur pour monsieur Jacques R. Saadé et CMA CGM : Le baptême du plus grand porte-conteneur au monde battant pavillon français", le 6 octobre 2015.
On comprend que c'est une affaire de gros sous, et un peu comme quand Bildeberg s'installe dans une ville, 30 km à la ronde sont nettoyés, c'est pareil sur internet, une version moderne du tapis rouge, de "savoir-vivre", voire super-léchage de bottes envers d'autres personnes, encore bien au-dessus de toute cette histoire. Un peu comme pour éviter de s'entendre dire "quelle indécence, ils n'ont même pas censuré les médias compromettants !". Un peu comme la femme flic évincée de la plage de Nice pour recevoir un prince d'Arabie Saoudite, à qui on n'a même pas osé faire l'affront de présenter la facture de ses vacances.

Ce sentiment pesant se renforce encore quand on lit la façon dont l'affaire nous est présentée. Le mail secondaire, issu du cabinet, immédiatement consécutif à celui du gentil hébergeur, est titré : "Mise en demeure de retirer du contenu illicite".
Placé au second plan, la notion de contenu illicite semble indéniable. L'injonction résonne comme une sentence. Elle a même un côté magnanime, l'air de dire "on sait que vous faites des bêtises mais heureusement vous voilà désormais prévenu, et vous pouvez encore y échapper". L'air de dire aussi "et ainsi ce petit crime restera entre nous". Un peu comme pour dire "c'est comme ça qu'on fonctionne entre nous".
Mais en fait si on y pense, moi ça me rappelle une fois où je me faisais expulser, et où l'avocate adverse s'était faite remettre à sa place par la juge qui lui dit alors "Attendez, c'est moi qui remets les jugements, pas vous". On avait bien rigolé. Et là c'est pareil, il se passe que les choses se passent comme si le jugement avait déjà été rendu. L'injonction nous est présentée comme une sentence, issue d'un procès.

Et alors arrive à l'esprit ce qui se passerait si on se lançait dans cette discussion. Le puissant dirait "Quoi ? Le faible refuse de se soumettre ? Alors ok, on va lui apprendre comment ça marche". Et immédiatement on visualise, notre avocat commit d'office (dont l'argument est "Regardez ce pauvre garçon, c'est pas un mauvais bougre".
Je repense aussi à la petite phrase de fin de mail "Nous vous invitons à communiquer le présent courrier à votre conseil habituel qui pourra s'il le souhaite se mettre directement en rapport avec nous à l'occasion de cette affaire." Genre le gars a la politesse de se figurer que je fais partie des richissimes qui se payent des avocats, des serviteurs, chauffeurs, femelles de ménage...
Suggérant, pour rire, qu'il a toutefois la liberté de laisser cette injonction lettre morte. Ou pire,que j'aie l'affront de l'ignorer...

Enfin bref, une fois à ce stade on se figure à quoi ressemblera le procès du webmaster au RSA contre la multinationale qui fabrique le plus grand porte-container au monde, dont le pays du pavillon qui bat au vent sur le mat est français. Comme si, même avec les lois et les droits de l'homme de mon côté, j'avais la moindre chance ! Et même si c'était le cas, ils est totalement improbable qu'ils respectent cette imaginaire sentence, et trouveraient d'autres voies pour se venger, histoire de faire justice eux-mêmes.

L'impression qui se dégage principalement est de faire à une véritable oligo-dictature, dans la mesure où "le pouvoir", à travers un gars, fait appel à des professionnels, revêtus de robes de légalité, sans limitation de moyens, avec l'appui inconditionnel et non rémunéré d'autres entreprises qui ne peuvent que plier devant eux, et dont même la plus gentille des politesse fait froid dans le dos.

Dans la soirée, toutes les références à cet article sur au moins une dizaine de sites qui l'avaient repris, furent instantanément vaporisés. Je n'ai pas cherché davantage. L'auteur avait promis de se défendre, mais nous ses supporters, étions condamnés à le laisser se débrouiller tout seul.
Chaque jour partout dans le monde, tout ce qui gêne le pouvoir est exterminé.
Ce spectacle désolant semble toutefois toucher à sa fin, et c'est avec un relatif amusement qu'on se dit que, en voyant le véritable pouvoir effectif des peuples quand ils veulent bien se lever, ces petites manies tortionnaires et aristocratiques n'ont plus beaucoup de temps à profiter du système.