Dieu par lui-même, ou Le Pouvoir dans ses oeuvres

23 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

"Je suis celui qui suis". (1 ) Ainsi parle le Tout-Puissant.

Cette perle stylistique, lovée sur elle-même comme un retour de boomerang, exprime la quintessence du politique. Elle offre la définition la plus concise et la plus parfaite qui soit du Pouvoir.

Le Pouvoir EST, tout simplement. Il EST CELUI QUI EST et n'a nul besoin de précision, de justification ou d'explication. Le Pouvoir s'expérimente. Il est là, sans frein, ni entrave si ce n'est celui de sa survie, de sa maintenance ou de sa progression. Le Pouvoir est englobant, dictatorial. Il ne connaît ni scrupules ni repentirs. Telle une colonie de termites suivant sa reine, le Pouvoir avance, se répand dans tout l'espace disponible, aveugle à ce qui n'est pas lui, insensible aux destructions, aux drames ou aux souffrances qu'il provoque. Il enjambe les lois dites universelles établies en d'autres temps et impose les siennes propres par la force. Il se diffuse comme comme une nappe d'huile sur l'océan. Tant qu'il ne se cogne pas contre un autre Pouvoir, il progresse, impérial.

Le Pouvoir politique est un reflet du Pouvoir Absolu auquel le Job symbolique a été confronté. Pour des raisons économiques, financières, psychologiques, il arrive qu'un Etat émerge du lot et réussisse à dominer la politique mondiale.

Telle est la situation politique qui prévaut de nos jours. En effet, grâce aux conséquences mirobolantes de la martingale financière qu'un groupe de banquiers astucieux a réussi à imposer la veille de Noël de l'an de grâce 1913, les Etats-Unis sont devenus, au fil des décennies, l'Etat "exceptionnel", l'empire militarisé exceptionnellement puissant et exceptionnellement nocif dont le monde subit jour après jour les effets calamiteux.

Depuis la mort de l'idéologie marxiste, LE POUVOIR est incarné par l'empire américain. Seul il dispose, pour quelque temps encore, des armes financières qui lui permettent d'imposer sa législation intérieure au monde entier. En conséquence, il s'adjuge le Pouvoir divin de sanctionner les Etats qui s'avisent de résister à son expansion.

voir: Aux sources de l'escroquerie de la Réserve Fédérale - Le machiavélisme des hécatonchires de la finance internationale
Du Système de la Réserve fédérale au camp de concentration de Gaza : Le rôle d'une éminence grise: le Colonel House
La véridique histoire de l'empire américain, Il était une fois Picrocholand

Il m'a semblé éclairant de montrer à quel point le Pouvoir absolu d'une divinité - à partir du seul texte dans lequel le Dieu s'exprime lui-même - et le Pouvoir politique d'un Etat qui se comporte d'une manière impériale, répondent à des règles communes.

*

Quel triste sort que celui de ce riche propriétaire d'un immense domaine, d'un resplendissant troupeau de gros et de petit bétail, heureux père d'une abondante descendance, victime du jour au lendemain d'un cataclysme inexplicable!

Tout à coup, une incroyable série de catastrophes s'abat sur Job. Un immense brasier réduit en cendres sa maison et ses dépendances, ses fils et ses filles périssent les uns après les autres dans des accidents atroces ou d'horribles maladies et, pour achever ce sinistre tableau, réduit à la mendicité, ce fidèle d'entre les fidèles est brusquement atteint dans sa chair d'une horrible et malodorante maladie de peau qui a fait fuir sa femme.

On découvre que tous ces malheurs sont voulus par le maître des mondes. Le Pouvoir, inspiré, prétend-il, par un vilain comparse, a concocté contre son pieux serviteur baignant dans une douce prospérité, une machination sadique, destinée à mettre le pauvre hère à l'épreuve, en le précipitant dans un véritable enfer sur terre. Continuera-t-il à glorifier son Dieu dans le dénuement le plus absolu?

Candide accepte d'abord avec résignation les désastres qui le frappent. Puisque telle est la volonté du Pouvoir, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Quand le Pouvoir ordonne de sanctionner le rival russe, les serviteurs européens se mettent au garde à vous et se rangent illico par ordre alphabétique, la tête basse. Pas question de désobéir, ni même de traîner les pieds. L'Italie s'est fait réprimander pour son manque d'enthousiasme et la France a reçu neuf tonnes de briques sur le crâne sous la forme d'un hold-up bancaire auprès duquel les exploits d'Al Capone sont des bluettes de patronage. Le Pouvoir a dressé son troupeau à coups de fouet et depuis lors, ses membres sont habités par la peur de se voir extorquer leur cagnotte. Personne n'ose déroger aux ordres, l'auto-censure devient la norme.

Malgré les souffrances infligées à leurs économies, les Etats européens se sont donc installés sur leur fumier. Résignés, ils encaissent en tremblant les malheurs qui les frappent. Puisque telle est la volonté du Pouvoir, tout est pour le mieux dans le pire des mondes atlantistes possibles.

Les imprévisibles coups de massue du sort ont fini par avoir raison de la soumission sans murmure de Job.

Dans un sursaut de révolte et d'indignation, le misérable malmené par un destin mauvais prend si violemment le Pouvoir à partie que celui-ci, réveillé en sursaut, consent à jeter un coup d'œil dédaigneux sur le chétif insecte qui gratte avec un tesson de poterie les pustules d'un eczéma purulent, au milieu des immondices calcinées de la décharge à ordures du village.

Cet excrément de la terre ose hurler son désespoir et l'accuse, Lui, le Maître des mondes, détenteur de la toute puissance, d'injustice et même de méchanceté. (2 ) Quel sacrilège !

Les Européens asservis sont loin d'avoir manifesté le même réflexe de dignité. L'un ou l'autre des zélés serviteurs du Pouvoir se contente de ronchonner parfois en coulisses, mais jamais officiellement. Personne n'ose se révolter ouvertement et accuser le Pouvoir de félonie et de mensonge.

Les Job européens sont écrasés sur leur fumier et acceptent sans murmure que l'empire ruine leurs économies. Avec une candeur qui frise la déficience mentale, ils intériorisent si bien l'auto-punition qu'ils clament en chœur que les lois d'une politique dictée par leur maître sont supérieures en dignité à celles de leurs économies, donc à la prospérité de leurs nations. Pendant que ces soumis comptent leurs bubons, les industriels de l'empire occupent les places vacantes en riant sous cape.

Vigoureusement interpellé par sa victime, le Tout-Puissant est brusquement sorti de sa béate torpeur interstellaire. Il faut dire que le pitoyable Adamien recroquevillé sur son fumier a d'abord supporté neuf discours moralisateurs de pseudo amis, faux consolateurs sentencieux et accusateurs perfides, qui n'ont fait qu'accroître son désespoir. N'ont-ils pas sous-entendu que Job a mérité les malheurs qui le frappent?

Les Irakiens, les Libyens, les Afghans hier, et aujourd'hui les Syriens et les Yéménites n'ont-ils pas mérité leur sort actuel? Ces peuples impies et hérétiques n'ont pas chassé à temps leurs Ben Laden, et autres Saddam et Kaddhafi pestiférés pour se jeter dans les bras des prêtres de la religion démocratique. Assad "ne mérite pas de vivre", clame un zélé serviteur de son maître (3 ). Dans un concours de servilité, un autre domestique de l'empire a renchéri sur les ondes d'une radio nationale : "Bachar est pire que Hitler et Staline réunis". (4 ) D'ailleurs le Président de la République française n'a-t-il pas appelé officiellement à la "neutralisation" du chef de l'Etat syrien? (5 )

Le massacre d'une importante proportion de la population, la réduction de ces pays, autrefois riches et prospères, à un tas de gravas est une broutille au regard des merveilles qui illuminent désormais leur ciel, ont sentencieusement déclaré certains auto-proclamés "véritables amis" de ces nations. Une ancienne prêtresse du nouveau paradis sur terre, dénommée Albright n'a pas jugé exagéré le sacrifice de cinq cent mille petits Irakiens. Un agitateur politique, qui surgit chaque fois de sa boîte pour virevolter, chemise au vent, au milieu des ruines et des cadavres (6 ), s'est répandu dans tous les médias de l'hexagone en se félicitant de ce que, grâce à lui, les Libyens connaissent désormais les délices de la Liberté.

Quant au Dieu de Job, tel un véritable représentant du Pouvoir américain, il feint d'ignorer que les malheurs du pauvre homme sont les fruits de sa décision et qu'il en est pleinement et directement responsable.

A l'instar de la puissance qui a éprouvé le caprice de martyriser son Job, les maîtres actuels de la planète se lavent les mains des conséquences de leurs vilenies. Ainsi, l'empire et ses acolytes détruisent les uns après les autres tous les Etats de la bordure méridionale et orientale de la Méditerranée jugés insuffisamment dociles, puis se répandent en gémissements sur le sort malheureux des Job orientaux qui fuient leurs crimes en prenant des risques insensés afin de tenter de se mettre à l'abri.

Le même empire et ses vassaux, qui n'ont que les mots "droits de l'homme" et "démocratie" à la bouche ont, en réalité, de l'aveu même du principal metteur en scène lors d'une conférence de presse, et au mépris de toutes les lois internationales, raccolé à leur service, entraîné et armé les hordes de coupeurs de tête cannibales, qu'ils ont expédiés sur le terrain en Irak et en Syrie. Ces mêmes moralisateurs feignent ensuite de bombiner hypocritement quelques bordures ou quelques carcasses de vieux camions, alors qu'ils se gardent soigneusement de bombarder les rassemblements réels de ces "combattants" dont ils connaissent parfaitement la localisation.

Puis, lorsque ses mercenaires monstrueux jetés sur le terrain semblent lui échapper, la main sur le coeur, le Pouvoir supplie le monde entier de l'aider à faire cesser un carnage qu'il continue d'activer sournoisement en sous-main par des "erreurs" répétées de parachutages d'armements et de vivres qui - comme c'est étrange! - arrivent par pleins containers entre les mains des barbares fanatiques qu'il est censé combattre, son objectif évident étant d'épuiser les Etats envahis au moyen d'une guerre interminable. On sait qu'une armée combat avec son ventre. Si ces terroristes sans Etat n'étaient pas régulièrement alimentés, ils s'éparpilleraient dans la nature en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

*

Or donc, le Pouvoir céleste, mécontent d'être dérangé par une insignifiante et gémissante bestiole, y était allé d'une algarade ironique et méprisante. (7 ) En quelques mots hautains, il faisait comprendre à cette vermine combien il était hardi et incongru d'importuner le père des galaxies et des tempêtes avec ses pustules et ses petits malheurs personnels? (8 )

Fort de sa toute-puissance et du nombrilisme psychologique inhérent à un maître investi du devoir de veiller au bon ordre de la galaxie, le Pouvoir suprême s'est livré à un interminable développement au cours duquel il a présenté à la cantonnade un tableau complet des fabuleuses réussites de son programme de gouvernement.

Je l'ai vu détailler avec orgueil les merveilles de la nature dont il se flattait d'être l'ordonnateur. Pendant qu'il vantait la splendeur des aurores et les infinies richesses météorologiques qu'il avait su inventer, de la neige à la grêle en passant par la pluie et la glace, je remarquai qu'il omettait d'évoquer les cyclones, les tempêtes ou les ouragans qu'il déchaînait par ci, par là, par désœuvrement, par malice ou par inadvertance.

Je l'ai entendu chanter ses propres louanges sur tous les tons et sur tous les modes et s'extasier sur son propre talent d'avoir si harmonieusement réglé la répartition des eaux et des terres et d'avoir assigné leur juste place à chaque objet céleste. Il avait conclu cette séquence de son auto-panégyrique en invitant la loque humaine dévorée par les démangeaisons, à lever le nez de dessus ses bubons et à se concentrer sur le mystère de la lumière et la beauté des étoiles.

Oublieux du miséreux pieusement réfugié sur les cendres de la décharge à ordures du village afin d'éviter de contaminer ses congénères avec ses squames, le Très-Haut n'avait rien trouvé de mieux que de continuer à babiller avec éloquence sur la manière astucieuse dont il avait paternellement mis au point les étapes de la naissance des antilopes (9 ), réglé le galop des ânes sauvages dans les steppes (10 ), prévu la nourriture des lions, des autruches, des bœufs, des aigles, des autours et des milliers d'animaux brouteurs, volants ou rampants dont il avait imaginé la création.

Et il continuait à jacasser, évoquant les irisations de la lumière, la caresse du vent, la splendeur des éclairs, la germination du gazon dans la steppe ou la nourriture des corbeaux pendant que le désespéré dont le corps n'était que plaie purulente se grattait en gémissant sur son fumier!

C'est ainsi que les hérauts des démocraties hors-sol babillent sur les caresses du vent d'une Liberté idéale, la splendeur des droits d'un homme abstrait et voletant dans la moyenne région de l'air, les irisations de la prospérité matérielle que les chars du libéralisme économique occidental offrent aux peuples "libérés" à la pointe de leurs missiles. Certes, tels des champignons après la pluie, d'innombrables tas de fumier fleurissent sous leurs pas, sur lesquels pourrissent par millions des Jobs enchaînés à leur misère et à de sordides Guantanamo. Mais le Pouvoir n'en a cure. Il va son chemin

Pas plus que le Dieu du Job mythique, le Dieu de la Démocratie idéale ne se soucie de la mort des enfants irakiens, victimes des embargos, des bombes ou des effets délétères des missiles à uranium appauvri, ainsi que des dizaines de milliers de petits Syriens, de petits Afghans ou de petits Yéménites pulvérisés par paquets entiers par des drones. Mais le Pouvoir répand un torrent de larmes, dont le flot est susceptible de faire déborder toutes les baignoires de la planète, sur la photo d'un petit martyr rejeté par les vagues sur une plage de Turquie.

Le Pouvoir est à la fois pervers et futé. Afin de maintenir ses vassaux sous le joug, en vue de bénéfices escomptés dans un futur proche, rien de tel que d'activer les innombrables petites mains semées dans tous les médias du monde. L'émotion larmoyante habilement distillée et barattée jusqu'à la nausée à partir du drame de cet enfant-là, est destinée à imposer comme un bienfait et un devoir moral l'affaiblissement des vassaux submergés par une soudaine marée humaine financée par d'obscures mains invisibles qui auraient brusquement ouvert les vannes d'un mystérieux barrage.

En revanche, les centaines d'enfants palestiniens assassinés par les missiles du peuple élu sous le grand soleil des plages de Gaza, ont laissé de marbre la presse de l'empire et de ses vassaux.

.............................Petit Syrien, plage de Turquie, 2015..... Petit Palestinien, plage de Gaza, 2006

(Ce montage est l'oeuvre de Rudi Barnet. Merci à lui)

Pendant que le Dieu de Job a brûlé une grosse ferme, celui de la Démocratie idéale a incendié cinq Etats et détruit les traces des civilisations antiques les plus raffinées. Alors que le premier a provoqué la mort de la douzaine de rejetons de son fidèle serviteur, le second, beaucoup plus gourmand, a avalé benoîtement plus de quatre millions de cadavres depuis dix ans et une quarantaine de millions depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le Moloch démocratique a faim de chair fraîche.

*

Quand on parle beaucoup, on en dit toujours trop, recommandait à son dauphin un roi qui se voulait rival du soleil. C'est ainsi qu'emporté par son babillage, le Très-Haut s'est finalement trahi et a révélé au grand jour sa passion dévorante et son vice caché.

Nous savons désormais, pour notre plus grand malheur, que le Pouvoir porte un amour ardent et esthétique à la guerre. Les champs de bataille le ravissent, la fureur des empoignades, le sang des blessés et des morts, les henissements des chevaux, l'odeur de mort qui monte à ses narines sont une drogue voluptueuse dont il ne se lasse pas.

La guerre serait donc l'objectif secret du Pouvoir. Dans une tirade exaltée et haletante, il s'est laissé aller à entonner un chant lyrique à la gloire du cheval de guerre, à la beauté de son engagement, naseaux fumants et muscles tendus, quand sonne la trompette et que retentissent les clameurs du combat (11 ).

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Le Tout-Puissant, en esthète des carnages, n'aurait-il créé les fils d'Adam qu'à la seule fin de parfaire, par la présence d'innombrables figurants, la mise en scène des batailles dont il se montre si friand? Pour cela, il fallait au Créateur des armées de cavaliers et de fantassins afin que les fiers chevaux de combat, bondissant comme des sauterelles, donnent la mesure de leur puissance et de leur héroïsme.

La guerra, la guerra, encore et toujours, chante Monteverdi. Dieu le veut ! Deus vult ! Deus lo Vult, Deus lo vol, le cri de guerre des croisés continue de résonner dans les plaines, les déserts et les montagnes de Syrie et de Palestine. Hier comme aujourd'hui, ce cri caresse délicieusement les oreilles du Tout-Puissant affalé sur un cumulus.

Ah! la guerre! Depuis qu'est née la nation qui se croit choisie par le Pouvoir suprême pour montrer la voie à toutes les nations du monde dans leur marche sur les sentiers de la Liberté, celle-ci a été en guerre deux cent vingt-deux ans sur les deux cent trente neuf de son existence. Mais attention, pratiquement jamais sur son propre sol - sauf contre quelques emplumés dans les débuts de son surgissement récent du néant - mais toujours chez les autres.

Ah quels délices de voler, violer, piller, tuer, torturer impunément. Cela vaut bien la volupté d'admirer les charges de cavalerie qui mettaient en transes le Dieu de Job.

La guerre est le cœur du Pouvoir.

Le bonheur du tortionnaire (Abou Ghraib, 2003)

*

A cet instant j'entendis un clairon pleurer dans les nues, et ce clairon me parlait, et ce clairon me révélait que le Pouvoir, éperdu d'admiration pour ses performances et oublieux de tous les Job du monde qui croupissent sur leur fumier, s'aime si passionnément, d'un amour si absolu, que la vermine qui sautille sur la goutte de boue sur laquelle elle a été expédiée, n'a rien à espérer de lui.

Mes réflexions sur l'éthique du Pouvoir, partant du lobe préfrontal médian activèrent mon cortex dorsolatéral et poursuivirent leur bonhomme de chemin en direction d'un jugement moral. Parvenues à destination, elles conclurent tristement que tous les Pouvoirs sont la proie d'un narcissisme pathologique et souffrent d'une désolante sécheresse affective.

Mes cellules morales affinèrent leur diagnostic et délivrèrent l'inquiétant verdict que le Pouvoir présente toujours les symptômes d'une dangereuse schizophrénie qui le rendent sujet à des bouffées de violence imprévisibles, à des caprices meurtriers ou à une royale indifférence à l'égard du sort des créatures qui subissent ses volontés. Nous sommes à la merci de pulsions morbides qui se traduisent par mille et un malheurs privés, dispensés au hasard ou par la pulvérisation de villes entières.

J'ai entendu chuchoter ici et là que le Créateur des mondes continue de s'amuser malicieusement, de temps à autre, à éternuer si bruyamment qu'il libère dans la stratosphère des poussières incandescentes et des vapeurs ardentes. Lorsqu'il est rassasié de la béate contemplation des aurores boréales, son espièglerie alliée à sa toute-puissance, le portent à faire jaillir de temps à autre des fleuves de feu.

Qui sait si demain le Pouvoir ne sera pas tenté par le spectacle d'un sublime champignon atomique, qui nous effacerait tous de la surface de cette terre...

*

Mais un autre secret m'a été révélé.

C'est alors que j'entendis un murmure céleste qui m'informait que le Pouvoir, honteux d'avoir mis tous ces malheurs en mouvement, tentait de justifier ses vices et ses méchantes actions. Comme tous les grands malades qui refusent de reconnaître leur état ou les politiciens toujours prêts à se chercher des excuses, le Pouvoir céleste est un cachottier à la recherche d'un bouc émissaire afin de se décharger sur ses épaules des malheurs du monde.

- Ce n'est pas moi, c'est l'autre. C'est Satan, le pervers, qui m'a soufflé le conseil perfide de persécuter ce pauvre Job. A moi les aurores boréales, à lui les tremblements de terre ! A moi les paradis, les délices de Capoue, les fleuves de lait et de miel, à lui les calamités, les maladies, les châtiments et les enfers ! C'est lui, c'est Satan qui est responsable de tous les maux de la terre!

- Ma toute-puissance ne peut rien contre les vilenies de Satan, poursuivait-il, se parlant à lui-même comme un frère parle à son frère. Il est vrai que j'aime par-dessous tout la docilité de mes créatures. En mon for intérieur, je me demande même, dans mes moments de lucidité, si je ne serais pas sensible à la corruption, tellement les agenouillements, la soumission et les marques de vénération de mes fidèles flattent délicieusement mon ego. L'éminent Adamien qui m'avait traité de Grand Trompeur avait peut-être raison!

*

Les écailles me sont alors tombées des yeux et je vis.

Je vis le ciel ouvert et des myriades d'anges entouraient la boîte crânienne béante du Pouvoir.

Dans cet antre grouillaient ses petites ruses et ses gros mensonges.

Et je vis que tous les anges pleuraient.

Dans le crâne ouvert du Pouvoir, au milieu d'un fourmillement d'animaux, de Jobs gémissants sur des montagnes de fumier, de plantes et de plantules, de planètes tournoyantes et de galaxies en fuite dans le vide, de colonnes de réfugiés fuyant la mort, de décapités, de crucifiés, de torturés, de noyés, un Satan hideux ricanait et dansait.

Et ce Satan habitait dans le crâne du Pouvoir et Satan était le Pouvoir. Pendant que celui-ci ouvrait largement une paume remplie de douces bénédictions, de promesses de Liberté et de prospérité, de vapeurs de démocratie et de droits de l'homme, son autre main activait les feux de l'enfer et barattait les drames, les maladies, les persécutions politiques, la misère de millions de Job écrasés par les famines et les guerres. Mais sa main droite ignore ce que fait sa main gauche.

*

Les anges pleurent depuis la nuit des temps.

Les anges pleurent car ils savent que Dieu et Satan sont un duo indémêlable, non pas des jumeaux, ni même des frères siamois, mais une dualité, Un en deux Personnes. Le Pouvoir est une entité unique, tantôt aimable, tantôt féroce, un Janus à deux visages, Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Les anges pleurent car ils savent que le satanique Mister Hyde finit par tuer le bon Dr Jekyll.

*

Les anges sont l'innocence d'un monde d'avant Dieu, d'avant le Pouvoir. Et maintenant, ils pleurent d'avoir découvert la perversité de Dieu, ils pleurent d'avoir touché du doigt la duplicité du Pouvoir.

Car le Pouvoir s'avance masqué. Nimbé de la lumière d'un paradis, il s'illumine des feux de la Démocratie, il scintille des miroitements de la Liberté, il baigne dans la suavité sucrée des Droits de l'Homme et des bons sentiments, mais il traîne à sa suite le cliquetis satanique des chaînes de ses châtiments et de ses enfers. Il progresse par les guerres et le sang et se lave les mains des crimes, des destructions, des trahisons, des forfaitures, des rapines, des malversations et des sinistres Guantanamo qu'il sème partout où il passe.

Les anges pleurent d'avoir découvert la noire épaisseur du monde. Ils ont compris que le Tout-Puissant EST le Pouvoir et que le Pouvoir EST Dieu, parce que l'un ne va pas sans l'autre.

Alors les anges ont brusquement senti le poids du temps sur leurs épaules. Les ailes séraphiques de leurs illusions enfantines et de leur candeur se sont détachées de leur dos et insensiblement, tout doucement, une lente métamorphose s'est produite dans leur corps vieilli. Leur coeur est demeuré frais et ardent, mais il cohabite désormais avec une lucidité nouvelle, la froide lucidité, la cruelle lucidité de l'intelligence.

Ils découvrent alors qu'ils sont désormais des millions de Job, une armée de Job debout qui ont cessé de gratter les squames de leur soumission.

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Redressé, fièrement debout, Job a quitté son fumier et se présente en juge de Dieu, en juge et en accusateur du Pouvoir..

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(1) - Exode 3 :14 : " Dieu dit à Moïse : "JE SUIS CELUI QUI SUIS. Et il ajouta : c'est ainsi que tu répondras aux enfants d'Israël : Celui qui s'appelle " JE SUIS " m'a envoyé vers vous ".

(2) - C'est Eloah qui m'a fait tort. (...) Je crie à la violence et reste sans réponse, j'appelle au secours, et point de jugement ! Il a muré ma route et je ne puis passer. (...) Il me démolit de toutes parts. (...) Il a déraciné, comme un arbre, mon espoir, il a enflammé contre moi sa colère et m'a traité comme un adversaire. Job, 19, 6-11.

(3) M. Laurent Fabius, Ministre des affaires étrangères

(4) M. Bernard Guetta, chroniqueur à France-Inter

(5) Autrement dit, à son assassinat. Le 25 août 2015, à l'occasion de la conférence annuelle des ambassadeurs

(6) M. Botul, alias M. Lévy

(7) - Quel est celui qui obscurcit mon plan par des paroles dépourvues de science ? (...) Qui enferma la mer à deux battants ? (...) As-tu dans tes jours commandé au matin, indiqué sa place à l'aurore ? (...) As-tu pénétré jusqu'aux sources de la mer, et au tréfonds de l'abîme t'es-tu promené ? Te sont-elles apparues les portes de la Mort ? (...) As-tu pénétré dans les réserves de neige, et les réserves de grêle, les as-tu vues ? (...) Qui compte les nuages avec sagesse, et les outres du ciel, qui les incline ? (...). Job, 38, 4-38.

(8) - Yahvé répondit à Job au milieu de la tempête. Job, 38,1

(9) - Job, 39, 1-4

(10) - Job, 39, 5-7

(11) - Job, 39, 19-25 : Donnes-tu au cheval la vigueur, revêts-tu son cou d'une crinière, le fais-tu bondir comme la sauterelle? Son fier hennissement répand la terreur. Il piaffe dans le vallon et exulte avec force, il s'élance au devant des armures, il se rit de la peur et ne s'effraie pas: il ne recule pas devant le glaive. Sur lui résonne le carquois, la lance étincelante et le javelot ; il frémit, il bouillonne, il avale la terre et ne se contient plus quand sonne la trompette. A chaque coup de trompette, il crie Hourrah ! Et de loin il flaire la bataille, le tonnerre des chefs et la clameur du combat.

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr